Le retour de la nature en ville : La grande métamorphose de Chenôve

De Franz Kafka à Stephan Zweig… Les références sont légion lorsque vous interrogez le maire de Chenôve et le « Monsieur Urbanisme » de la métropole, Pierre Pribetich, président de la Splaad, sur l’un des plus importants projets de retour de la nature en ville : le futur parc « renaturé » en pleine centralité de Chenôve. La grande métamorphose (celle de Zweig et non de Kafka !) est en route. Enfin nous devrions plutôt écrire en chemin, tellement la question des mobilités douces est essentielle à deux pas du tramway… Mais ce n’est que l’une des transitions détaillées par ces deux élus qui développent ensemble aujourd’hui la ville de demain. Une ville éco-responsable à plus d’un titre… une ville où l’innovation écologique rejoint l’innovation sociale… une ville co-construite avec ses habitants…

Dijon l’Hebdo : La requalification du centre commercial Saint-Exupéry et de ses abords bat son plein. A terme, Chenôve va changer de visage avec le retour de la nature en plein cœur de ville…

Thierry Falconnet : « En 2019, l’ancien centre commercial a été déconstruit suite au transfert de l’activité commerciale sur la cour Margot. C’est un espace d’1,5 ha en plein cœur de ville qui va voir le jour en lieu et place d’une friche commerciale. C’est une véritable métamorphose du secteur. Nous allons passer d’un espace marqué par le bitume, le béton, les constructions, l’activité commerciale, à un espace renaturé. Celui-ci laissera très largement la place à la nature, à la biodiversité, aux déplacements doux, aux espaces de jeux pour les enfants, aux promenades. Sans omettre une marque forte à Chenôve : la convivialité, la rencontre des générations, des populations, des différents quartiers. Tout cela dans une urbanité renouvelée. C’est aussi un espace qui s’inscrit dans la continuité d’une trame verte que nous voulons conforter à Chenôve depuis l’espace Kennedy, qui sera aussi végétalisé, le Mail, le cour Général-de-Gaulle jusqu’au Plateau. C’est une forme de continuité dans la ville, du Nord au Sud, favorisant le déplacement à pied, parce que l’on parle beaucoup du vélo, mais la marche à pied reste la première mobilité pour tous les habitants, quels qu’ils soient et quel que soit leur âge. Sous le pilotage de la ville de Chenôve et de la Splaad, c’est un projet complexe qui a été conçu par Pascale Jacotot du cabinet Sequana Paysage avec un très large temps de concertation avec les habitants. Quant aux efforts faits pour la transition écologique, ils sont très nombreux sur ce projet : je peux ainsi évoquer la désimperméabilisation de 4 000 m2 afin de retrouver des espaces de pleine terre, les modalités de gestion d’économie de l’eau, avec du stockage pour l’arrosage, de l’infiltration dans des bassins drainants pour favoriser son retour dans le milieu naturel. Je peux citer aussi l’implantation d’espèces locales qui rappellent les espèces que l’on trouve sur le plateau calcaire. 400 arbres vont être plantés, 25 000 plants d’arbustes, de plantes vivaces, aquatiques. On a comptabilisé plus de 740 espèces différentes qui seront présentes sur ce Parc. Ce parc, c’est l’incarnation de la transformation, de la métamorphose d’une ville de béton, de bitume, qui été très marquée par l’urbanisme des années 50, 60, 70 vers une ville renaturée et donc en transition écologique forte. Le 20 mars, le jour du printemps, nous procéderons à la plantation du 1er arbre, le jour du printemps. Ce sera un cormier, tout un symbole (1) ! »

Dijon l’Hebdo : Ce projet durable de taille, ce parc végétalisé au cœur de Chenôve, ne marque-t-il pas un grand tournant de la conception de l’espace urbain ? N’est-ce pas la fin du tout béton ?

Pierre Pribetich : « Si je devais résumer tout cela, je parlerais de métamorphose. Dans cette décennie, nous sommes dans une évolution des projets d’aménagement. Je ne voudrais pas plagier un titre d’une nouvelle de Stephan Zweig, qui s’appelait L’Ivresse de la Métamorphose, mais l’exemple donné par le maire de Chenôve de la renaturation d’un espace qui avait été artificialisé l’illustre parfaitement. Nous avons plusieurs opérations sur la métropole qui emprunte ce chemin de la métamorphose avec l’introduction de la biodiversité, de la renaturation. Ici, à Chenôve, comme cela a été dit, ce sont Kennedy et ses 1,2 ha qui seront livrés à une reconquête du sol. Sur Dijon, je pourrais citer Terrot Town (ndlr : la réhabilitation de l’ancienne usine Terrot) qui participe à cette transformation de la ville se reconstruisant sur elle-même. Nous sommes véritablement dans une continuité. C’est un changement de référentiel parce que la dérive climatique mais aussi la sensibilité de nos concitoyens poussent les responsables politiques à changer les aménagements tout en conservant des objectifs permettant à chacune et chacun de vivre à la ville avec, notamment, des logements accessibles à tous. Nous sommes non seulement dans la production de logements mais aussi dans la qualité de vie, avec une volonté d’intégrer l’écologie dans le sens premier du terme, c’est à dire la participation de toutes les espèces à la vie et l’équilibre de la nature ».

Dijon l’Hebdo : Le nouveau gymnase du Mail que vous inaugurez prochainement représente aussi un écrin exemplaire et durable où les performances ne seront pas que sur le terrain. Elles seront aussi… énergétiques ! Et, au mois de juin prochain, cet équipement bénéficiera également d’un parvis paysager. La transition est ainsi partout à Chenôve ?

Thierry Falconnet : « Dans notre programme municipal, dans nos 10 engagements et 110 propositions, nous avions l’éco-responsabilité dans la construction des équipements publics. Que ce soit pour le gymnase du Mail, pour la future extension de la bibliothèque-ludothèque, médiathèque, pour le centre de loisirs, la maison du Plateau ou l’école des Violettes, nous sommes dans une démarche d’éco-responsabilité. Eco-responsabilité en matière de matériaux, même si cela a un coût pour la collectivité. Il faudra d’ailleurs qu’il y ait une transition dans le coût des matériaux. Si on veut encourager l’éco-responsabilité et l’utilisation de matériaux sobres sur le plan de l’empreinte environnementale, de l’empreinte énergétique, il sera nécessaire que leurs coûts diminuent. Or ce n’est pas le cas aujourd’hui. Faire preuve actuellement d’éco-responsabilité, c’est accepter de payer plus cher, ce qui est totalement à l’inverse de l’acte recherché en matière de protection de l’environnement et de réponse à l’enjeu écologique. Le gymnase représente un bâtiment éco-responsable à plus d’un titre. Il produit de l’électricité qui va être utilisée pour l’alimenter et dont le surplus sera réinjecté dans le réseau électrique. Il comprend un système de ventilation et de rafraîchissement naturel et surtout zéro climatisation, parce que c’est une mauvaise solution. C’est certes une solution de confort pour certains bâtiments mais une solution à court terme pour le rejet de gaz à effet de serre et la protection de notre planète… »

Dijon l’Hebdo : L’heure est ainsi aux transitions au sens large dans la transformation de la métropole ?

Pierre Pribetich : « Je rappelle qu’il existe un carré magique pour l’urbanisme : la mobilité en est d’abord un des quatre côtés, ensuite le caractère évolutif, autrement dit concevoir des quartiers et des aménagements susceptibles se transformer. Viennent ensuite le côté environnemental et écologique et, enfin, l’effet mosaïque où chaque pièce d’une ville doit, non pas être autosuffisante, mais éviter d’avoir un rejet d’un certain nombre de services sur la centralité. Elle doit assurer des services publics, des services à chaque personne dans chaque quartier. La Splaad s’inscrit dans la métropole des transitions : transition écologique, transition énergétique et transition décarbonnée. Dans cette vision, l’opération des grands Vergers du Sud, qui va depuis la fin de l’avenue Jean-Jaurès à Dijon jusqu’à quasiment celle de l’avenue Roland-Carraz, sera un aménagement prenant en compte l’ensemble de ces éléments. En ce qui concerne la transition des mobilités, le président François Rebsamen l’a annoncé : une étude est en cours sur l’extension de la mobilité par un transport en commun vers le Sud. C’est un élément de développement. La transition écologique, c’est comment aménage-t-on cette grande artère Sud pour la qualifier, pour lui donner toute sa dynamique dans l’attractivité de la métropole qui est la capitale régionale de la Bourgogne Franche-Comté, soit un territoire très vaste. Ensuite comment s’inscrit-on dans la décarbonation de toutes nos activités. C’est dans tous ces éléments que la transition va se faire avec une opération qui va durer 20, 30 ans et qui permettra d’avoir une véritable métamorphose. Je n’utiliserai pas le terme de l’ivresse mais je parlerais de la délicatesse de la métamorphose, d’une métamorphose douce, qui prenne en compte le sentiment de nos concitoyens en attente de ces transformations. Cette mutation de la partie Sud de la métropole – et cela a été inscrit dans le PLUI-HD – représente l’un des éléments importants de l’évolution de la métropole. Nous sommes dans une volonté d’avoir une réflexion aboutie qui prenne en compte toutes ces transitions et qui permettent de pouvoir aménager en douceur, en délicatesse ! »

Thierry Falconnet : « Je n’oublie pas la transition sociologique car, je le rappelle, cette ambition que nous portons, Ville de Chenôve, au sein de la métropole, c’est aussi celle de faire évoluer sociologiquement notre ville. Nous voulons également accueillir sur le territoire de Chenôve une nouvelle population de primo-accédants, de jeunes ménages, qui sont salariés et qui s’inscrivent dans un parcours de propriétaire de première acquisition. Nous voulons leur offrir un logement à des prix acceptables pour leur éviter d’aller svivre, par exemple, à 15, 20 ou 30 km de Dijon et de la métropole. Et, de fait, d’accroître le problème de l’utilisation de la voiture, de l’énergie… Je m’inscris complètement en faux vis-à-vis de ceux – et je reprends l’image de la métamorphose – qui de Stephen Zweig voudraient nous faire croire que l’on est à Kafka. C’est bien pour cela que des décisions ont été prises que ce soit par les conseils municipaux de Dijon et de Chenôve mais aussi par le conseil métropolitain pour maîtriser l’urbanisation et l’aménagement de l’avenue Roland-Carraz sur la partie Chenôve et rythmer cette mutation qui prendra plusieurs années et que nous voulons douce, harmonieuse et respectueuse de l’existant ».

Dijon l’Hebdo : Un parc « renaturé » du futur, un gymnase exemplaire… en plein cœur d’un quartier Politique de la Ville de Chenôve. Et dans un autre quartier Politique de la Ville de la métropole, la Fontaine d’Ouche, le projet RESPONSE qui fait de Dijon un exemple à l’échelle européenne en matière d’autoconsommation collective… L’avenir est en train de s’écrire dans les quartiers Politique de la la Ville ?

Pierre Pribetich : « J’ai présenté le projet H2020-RESPONSE à Brasov en Roumanie parce qu’il intéresse en effet un certain nombre de villes et de métropoles au niveau européen. Il est une application concrète d’une transformation d’un existant vers les plus hauts standards de la transition énergétique et écologique. Des bâtiments consommant de l’énergie deviennent pro-actifs pour permettre d’apporter de l’énergie. C’est d’autant plus important avec le choix qui a été fait par le Parlement européen d’arrêter la production de véhicules thermiques en 2035. Cela va imposer le remplacement de la flotte de véhicules existants par celle des véhicules électriques. Or, si on ne se dote pas des moyens de décentraliser la production d’énergie, d’avoir une production de type girondin et non plus jacobin, on va vers de grandes catastrophes. Déjà le cuivre dans un véhicule électrique atteint 90 kg, contre 20 kg dans une voiture traditionnelle. Rien que la production de véhicules électriques induit ainsi une consommation importante de cuivre. Quant à la production d’énergie électrique, si elle est faite de manière centralisée, elle va amener à implanter des câbles pour acheminer l’énergie, ce qui renforcera encore ce besoin en cuivre. La seule façon de procéder est d’avoir des productions décentralisées, par immeuble, minimisant le nombre de câbles et permettant d’avoir à la fois une autoconsommation du bâtiment et la recharge de véhicules. C’est la seule façon de procéder. Ce procédé et cet exemple H2020 réduisant de 40% la consommation seront valorisés dans le cadre de la transformation des villes. Il faut ainsi à la fois construire neuf, aménager par rapport aux canons qui ont été évoqués, mais aussi transformer des bâtiments existants et un patrimoine vieillissant en un patrimoine moderne qui s’adapte aux besoins de nos décennies ».

Dijon l’hebdo : Longtemps, les quartiers Politique de la Ville ont été placés sous les projecteurs pour d’autres raisons. N’est-ce pas une nouveauté qu’ils le soient pour des questions d’innovation dorénavant ?

Thierry Falconnet : « Oui et non parce que l’innovation sociale a toujours été présente dans les quartiers Politique de la Ville pour une seule et bonne raison : nécessité fait loi ! Lorsque vous concentrez sur un quartier près de 60% de la population communale et que, sur cette part, 40% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté, il est de fait obligé de répondre à cette situation et à être en perpétuelle innovation. Deuxièmement, dans une métropole de gauche et dans une ville de gauche, il est tout à fait normal que le beau, le bien-vivre, la qualité de l’air, les économies d’énergie, l’isolation de logements ne soient pas l’apanage que des catégories sociales qui ont les moyens de se l’offrir. C’est comme le service public de qualité, patrimoine de ceux qui n’en ont pas. C’est le cas aussi pour la sécurité et la tranquillité publique. Il faut que ce soit la puissance publique qui garantisse les choses. Quand on n’a pas les moyens d’encourager financièrement ses enfants à réussir à l’école, à faire des études supérieures, c’est à la puissance publique d’aider comme, par exemple, à travers le Revenu minimum étudiant. Nous l’avons mis en place à Chenôve depuis 1989 sous l’impulsion de Roland Carraz. Les quartiers Politique de la Ville ont toujours été des quartiers d’innovation sociale et à ceux qui pensent ou disent que nous avons, depuis des années, déversé des millions d’euros sur ces quartiers sans résultats probants, je leur réponds : que seraient ces quartiers aujourd’hui s’il n’y avait pas eu, effectivement, le renouvellement urbain, la Politique de la Ville et des maires, des présidents d’intercommunalités innovant et répondant à l’urgence sociale des populations qui y résident ».

Dijon l’Hebdo : La consultation des habitants qui vous a animé pour l’avènement de ce futur espace de respiration en pleine centralité participera-t-elle à faire de cet espace un lieu apprécié et respecté par tous ?

Thierry Falconnet : « En ce qui concerne tous les aménagements d’importance que nous menons à Chenôve, la concertation est présente. Sur le parc, par exemple, la concertation nous a fait revoir certains points du projet, comme la question des usages, parce que les habitants ont cette expertise d’usage du territoire, du quartier ou de la rue dans laquelle ils vivent. La clôture et la fermeture du parc n’étaient ainsi pas prévues au départ. Je pourrais citer aussi la reconfiguration de l’espace de convivialité : à l’origine, nous voulions installer un café à cet endroit mais les choses ont été remises à demain parce que les habitants craignaient les nuisances et les usages déviants de cet équipement. Nous avons écouté la population et la démocratie participative doit s’articuler avec la démocratie représentative. Ce n’est pas l’une contre l’autre. La démocratie participative doit aider les élus à mettre en place le programme sur lequel ils ont été désignés par les mêmes habitants. C’est une maïeutique et un juste équilibre dans l’objectif d’une véritable harmonie ».

Pierre Pribetich : « L’objectif des responsables politiques est de proposer des solutions en liaison avec la population dans le cadre de la démocratie participative. Les élus l’ont toujours pratiquée sous différentes formes. C’est la concertation. La meilleure expertise est l’expertise du quotidien des habitantes et des habitants. L’objectif est de se situer dans le monde de demain et non pas le monde d’hier ! »

Propos recueillis par Camille Gablo

  1. Le cormier : arbre fruitier bien connu des anciens, le sorbus domenica a progressivement disparu de nos campagnes. Cet arbre désormais rare et remarquable, susceptible de vivre plusieurs siècles, est capable de s’adapter au changement climatique