Essacq Baloutch : « Mon cœur saigne »

Même s'il est à Dijon depuis 1967, au départ pour y poursuivre ses études puis pour y faire sa vie, Essacq Baloutch a toujours l'Afghanistan au plus profond de son cœur. Un cœur déchiré depuis la prise du pouvoir par les talibans. Lui qui a combattu l'occupant soviétique de 1979 à 1989, est bien décidé de tenir son rôle pour soutenir la résistance incarnée par le fils du général Massoud.

DLH : Comment expliquez-vous le retour des talibans en Afghanistan 20 ans après avoir été chassés par l'intervention américaine ?

Essacq Baloutch : « Je l'explique simplement : les talibans s'y sont préparés minutieusement depuis 20 ans bien aidés par le Pakistan sur les plans logistique et financier. Voilà plus d'un an qu'ils ont entrepris la reconquête du pays village par village, ville par ville. Et quand les Américains ont annoncé leur départ, ils ont donné beaucoup plus d'envergure à leur progression inéluctable sur Kaboul ».

DLH : Plus profondément, au-delà de ces causes conjoncturelles, la raison fondamentale de cet effondrement n'est-elle pas la corruption endémique et systématique des élites politiques, administratives et militaires du pays ?

E. B : « « Non, je dirais plutôt que c'est la pauvreté qui est la raison essentielle de cet effondrement. C'est un terreau fertile pour la religion. Les prières ne remplissent pas le ventre et les Afghans dont, je le rappelle, 85 % sont analphabètes, pensent qu'ils peuvent s'assurer le Paradis en étant de bons musulmans... C'est pour cela que les populations n'ont pas opposé de résistance ni même d'hostilité au retour des talibans qui n'ont eu de cesse de leur expliquer que ce n'était pas la sècheresse qui était à l'origine de la pauvreté mais bien l'inaction du gouvernement soutenu par les Américains et les Européens. Un gouvernement qui a reçu des fonds pour constituer une armée de 400 000 soldats. Au final, il n'y en avait pas plus de 100 000... Ce qui explique la déroute totale des forces de sécurité afghanes financées pendant 20 ans à coups de centaines de milliards de dollars par les Etats-Unis ».

DLH : Beaucoup d'Afghans redoutent que les talibans instaurent à nouveau les règles strictes imposées pendant leur règne de terreur de 1996 à 2001. Vous partagez cette crainte ?

E. B : « Je la partage complètement. Regardez les. Ils portent la haine. Je ne me fais aucune illusion : les femmes auront l'interdiction de montrer leur visage en public, de se maquiller ou encore de chez elles sans être accompagnées d'un homme de leur famille. Les jeunes filles seront mariées de force à leurs soldats. Musique, cinéma, télévision, peinture... vont disparaître du quotidien des Afghans. Et ceux qui ne se soumettront pas seront soumis à des châtiments corporels administrés en public ».

DLH : Pourtant les talibans promettent aucune vengeance envers les militaires et les fonctionnaires ayant servi les autorités. Vous les croyez ?

E. B : « Non. Surtout pas. Ce sont de vrais menteurs. Ils se veulent rassurants pour ne pas inquiéter dans l'immédiat les Occidentaux. Mais dans la réalité, les policiers et les soldats ont vite troqué leurs uniformes pour de plus discrets vêtements. Les talibans, ce sont des monstres. J'en veux pour preuve les lettres d'incitation au meurtre qu'ils lancent dans la population. J'en ai une dans laquelle ils s'en prennent nommément à un de nos amis, membre de l'association internationale des amis de Marie-Madeleine Fourcade ». (NDLR : voir encadré).

DLH : Que comptent faire les membres de votre famille, vos amis proches, qui vivent à Kaboul ?

E. B : « J'ai encore de la famille sur place. Beaucoup de cousins mais aussi beaucoup d'amis. Des professeurs, des ingénieurs, des écrivains, des photographes, des artistes peintres... Je suis régulièrement en contact avec eux grâce à Whatsapp. Ils savent qu'ils n'ont pas leur place avec les talibans qui ont une définition et une conception bien à eux de la liberté. Bon nombre sont déjà partis vers le nord pour rejoindre l'Ouzbékistan ou le Tadjikistan, vers l'est pour le Pakistan et l'Ouest pour l'Iran. J'ai sollicité les autorités françaises pour qu'elles leur accordent des visas. Ce sont des gens bien qui ont reçu une bonne éducation. Si je n'obtiens pas satisfaction, nous n'aurons pas d'autres choix que de leur faire passer de faux papiers ».

DLH : C'est très grave ce que vous dites...

E. B : « Nous n'avons pas d'autres choix. Si nous ne faisons rien, ils vont mourir. Notre association porte le nom de Marie-Madeleine Fourcade. C'est grâce à des faux-papiers que son réseau a pu échapper aux nazis... J'ai eu l'honneur et le bonheur de connaître, entre 1980 et 1989, cette héroïne de la résistance. Elle et ses amis sont venus à mon aide pour résister contre l'armée rouge. J'ai crée cette association pour continuer l'esprit de la résistance là où la liberté est en danger. Le général de Gaulle disait qu'avant de philosopher, il faut vivre. Je ferai tout ce qui est possible pour que mes proches et leurs enfants puissent vivre et échapper à la tyrannie des talibans. Ce sont eux qui représentent l'avenir de l'Afghanistan ! ».

DLH : Pensez-vous qu'il y ait un risque important d'infiltration de proches de talibans parmi les personnes évacuées ?

E. B : « Bien évidemment. Il ne faut pas être naïf. J'ajouterai même que le danger est bien présent. Certains fréquentent déjà quelques unes de nos mosquées pour prêcher la violence. Les autorités françaises doivent redoubler de vigilance. Il ne faut pas fermer les yeux ».

DLH : Comment voyez-vous l'avenir de l'Afghanistan ?

E. B : « Je ne suis pas très optimiste pour les mois et années qui viennent. C'est un pays qui va s'engager dans une guerre qui va durer. Mais je ne désespère pas. L'espoir de l'Afghanistan, c'est Ahmad Massoud, le fils du légendaire commandant Massoud qui organise la résistance aux talibans depuis la région montagneuse du Panjshir. Il faut l'aider en lui fournissant des armes. Faire aujourd'hui ce que j'ai fait avec de nombreux soutiens du temps où le pays était occupé par les Soviétiques ».

Propos recueillis par Jean-Louis Pierre

 

Permis de tuer

Essacq Baloutch est en possession d'une lettre dont il nous a traduit le contenu : « C'est un courrier rédigé par un mollah qui annonce que tous les opposants aux talibans doivent être condamnés à mort. Le nom d'un ami afghan, son adresse, la fonction qu'il occupait au sein de l'administration, l'appartenance à notre association, sont clairement indiqués. Le mollah demande à tous ceux qui verrait cet homme de le tuer »...