De la Pologne de Jean-Paul II à la Russie de Vladimir Poutine, Bernard Lecomte a été le témoin privilégié de bouleversements qui ont redessiné l’Europe. Son dernier livre « La chute de l’Empire Rouge » est à la fois le récit de cette histoire et le fruit d’un appétit intellectuel qui, chez lui, semble n’avoir pas de frontières.
L’homme est grand. Sa haute silhouette semble avoir été faite pour prendre de la hauteur. Mais c’est surtout son regard qui attire l’attention. Celui d’un homme qui a passé sa vie à observer avant de raconter. Lorsqu’il commence à parler, les événements prennent une autre épaisseur. Il ne raconte pas seulement l’Histoire, il en a été l’un des témoins directs.
Des situations décisives ressurgissent avec précision. Et puis il y a des phrases qui donnent immédiatement la mesure de son parcours : « Gorbatchev m’a dit… ». Bernard Lecomte n’est pas seulement un journaliste qui a traité l’effondrement du communisme. Il était là !
Une carrière née davantage du du hasard que d’une stratégie
Après le bac, Bernard Lecomte entre à « Langues O » avec l’idée de devenir diplomate. Il maîtrise déjà l’allemand qu’il complète avec le polonais -en hommage à sa grand-mère maternelle- et le russe. Il enrichit sa formation à Sciences Po Paris qui lui offrira une solide culture générale et politique.
Un jour, un contact lui apprend qu’un grand quotidien français cherche un journaliste spécialisé dans le bloc de l’Est. Ses langues et sa formation font la différence. Il entre à La Croix où il deviendra responsable du service étranger, puis entre autres, il sera grand reporter à l’Express et rédacteur en chef du Figaro Magazine. Une carrière qui, rétrospectivement, ressemble davantage à une succession de heureux hasards qu’à une stratégie savamment construite car chez lui la curiosité a toujours précédé l’ambition.
Jean Paul II, un trait d’union inattendu
En 1978, alors qu’il est chargé de la Pologne pour La Croix, l’élection de Karol Wojtila au pontificat suprême l’interpelle immédiatement. Il comprend que dans ce pays majoritairement catholique, l’élection d’un pape polonais aura des conséquences considérables, alors même que les ouvriers commencent à faire entendre leurs revendications.
Lors du 1er voyage de Jean-Paul II en Pologne, en 1979, sur place, il observe que le mot « solidarité » répété dans les discours du pape, prend peu à peu racine dans l’esprit des travailleurs. En septembre 1980, naît « Solidarnosc » premier syndicat indépendant du bloc de l’Est. Jean-Paul II devient alors le trait d’union entre les deux grands centres d’intérêt de Bernard Lecomte : l’Église catholique et le monde communiste.
Sa connaissance fine de l’Église et du Vatican lui permet de comprendre très tôt ce qui se joue à l’Est. Le lien entre le peuple polonais et son pape va contribuer à fragiliser d’abord le régime polonais avant de concourir à ce qui conduira à l’effondrement du bloc soviétique. Cette période fonde aussi sa carrière d’écrivain car il est l’un des témoins privilégiés qui peuvent raconter l’Histoire à la première personne !
De l’empire rouge à Vladimir Poutine
Cette expérience de terrain et sa culture de l’Est éclairent aussi son regard sur la Russie actuelle. Son dernier livre (La chute de l’Empire Rouge paru en août aux Editions Perrin) revient sur la chute de l’URSS avec en arrière-plan, les racines de la guerre en Ukraine. Bernard Lecomte évoque, par exemple, une dimension que les occidentaux comprennent mal : la manière dont la société russe a appris à se protéger par le mensonge durant les décennies de communisme stalinien, jusqu’à faire coexister des vérités discordantes.
Quant à Vladimir Poutine, il serait convaincu que les États-Unis et l’OTAN sont derrière les événements qui ont conduit à la guerre en Ukraine. Qu’on la partage ou non, cette analyse révèle une constante dans sa démarche. Chercher à comprendre les ressorts d’un système de pensées plutôt qu’à juger.
La curiosité comme boussole
Ce qui frappe chez Bernard Lecomte, c’est une curiosité intellectuelle qui ne semble jamais s’être émoussée. Il raconte, relie, questionne… De l’étudiant qui a choisi le polonais par attachement familial au grand reporter puis à l’écrivain, le fil conducteur est toujours le même. Être là quand l’Histoire passe et essayer de comprendre pourquoi elle passe par là !
Plus qu’un grand journaliste de la presse écrite, Bernard Lecomte est surtout un témoin exceptionnel de l’histoire contemporaine de l’Europe de l’Est. Ses souvenirs, ses rencontres hors normes, donnent à son dernier livre une dimension particulière. Celle d’une époque historique vécue de l’intérieur.
Astrid Launais
© L’Echo Républicain





