Cicatrices : Des traces qui racontent une histoire

Les fées ne se sont pas penchées sur le berceau de la petite Chloé Ploncard ou alors c’était la fée Carabosse qui était de service ce jour là. Qu’on en juge : en 1992, elle a tout juste trois ans quand on lui  diagnostique une maladie rare qui nécessite une greffe du foie.

Une « première » en France sur une enfant de cet âge. L’intervention est réussie mais son jeune corps est désormais barré d’une large cicatrice. Malgré cela, la maladie prend ses aises et, à 7 ans, les médecins diagnostiquent un lymphome nécessitant une exérèse totale. Nouvelle balafre qui lui fait comme une guirlande de souffrance. Un an après, c’est une récidive… et une année de chimiothérapie lourde et invasive.

La petite fille devenue adolescente n’aime pas ces traces qui la renvoient au monde froid des hôpitaux qui fut son seul univers plusieurs années durant. A l’âge où une jeune fille souhaite plaire, Chloé déteste ce corps balafré que personne ne pourra jamais aimer, elle en est persuadée. S’ouvre alors une longue période dépressive qui laisse désemparés ses parents et son entourage.

« Quand on ne s’aime pas, rien ne va et on a  tendance – dit-elle –  à aller vers des personnes qui ne vont pas bien non plus ». Une période chaotique dont elle se sortira au seuil de sa vie de jeune femme qui commence.

Apprendre à aimer ce corps cabossé

Chloé se bat, elle veut vivre absolument, totalement. Non ! La maladie n’aura pas le dessus. Et la jeune femme s’en sort une fois de plus, la rage au ventre et réalise son souhait, devenir éducatrice spécialisée. Elle entre à l’IRTESS de Dijon et en sort trois ans après avec son diplôme. Certes la maladie a été jugulée mais en hépatologie, on parle prudemment de rémission et le suivi médical de Chloé dans un hôpital parisien est chronophage. Son employeur ne confirmera pas son contrat. Ayant déjà vécu le pire, la jeune femme se persuade qui lui reste  le « meilleur » dans son capital d’existence.

C’est par la pratique de la danse qu’elle se réconcilie avec ce corps jusque là détesté. Chloé est enfin heureuse, c’est bien le moins que la vie lui doit. Tout irait bien si ce n’est cette pénible et persistance douleur à l’aine qu’elle met sur le compte d’étirements trop violents. Quand elle se décide enfin à consulter un médecin, les résultats des examens tombent rapidement. Ils ont le poids d’une enclume : un nouveau lymphome au stade 4 de développement.

Un ami photographe la trouve jolie, elle l’est. Par curiosité et amusement, elle pose. Qui a eu l’idée un jour de photographier ses cicatrices… elle ne sait plus vraiment. Epinglées au mur de sa chambre, Chloé les regarde différemment avec un œil plus distancié. Elle les apprivoisent et les acceptent comme les témoignages de sa vie passée. Il lui reste tant à vivre ! Ces clichés en noir et blanc méritaient sans doute qu’on y mette un peu de couleur. Avec ses feutres puis ses gouaches, Chloé les ourle d’arabesques, de traits multicolores ou monochromes, les met en scène et en espace selon son inspiration du moment. La vilaine cicatrice se métamorphose en objet de création, devient trace qui raconte une histoire. « Elles sont comme des paysages ! ».

Quand les cicatrices deviennent une œuvre

En mars 2023, la jeune femme répond à une proposition, une espèce de masterclass un peu particulière. On lui propose un travail d’écriture en résidence sur le thème : « Si vous deviez mourir demain que laisserez-vous de ce que vous auriez souhaité dire ? ». Sur la scène du théâtre du Gymnase à Paris, Chloé a 15 minutes pour dire ce qu’elle souhaite… en dire !

Sa prestation scénique se nomme « Sublimer son corps et son histoire ». Dans la salle, parmi les spectateurs, les médecins de l’hôpital Paul Brousse qui l’ont suivi toutes ces années. A sa sortie de scène, on s’embrasse, on s’étreint« C’était comme une nouvelle naissance » dit Chloé. « Je ne suis plus la balafrée, la cicatrisée mais une jeune femme qu’on est venu voir, qu’on a écouté ».

Aujourd’hui, elle se tourne vers celles (et ceux) dont les corps gardent les morsures du bistouri et en conçoivent tourment, voire désespoir, en présentant les clichés qu’elle fait de « ces traces si singulières ».  Début mai, elle a exposé à la Galeries des Muses une sélection de ces curieuses photographies qu’on peut voir aussi sur son site internet. Certaines cicatrisées comme elle les nomme ont osé exposer les leurs à l’objectif de Chloé et de leur propre aveu, « vivent beaucoup mieux avec maintenant et voient leur corps comme un territoire à chérir ».

Jean-Michel Armand

 

chloeploncard.com