Pascal Lardellier décrypte le complotisme

Pascal Lardellier, professeur à l’Université de Bourgogne Europe, consacre son trentième ouvrage à la question cruciale du complotisme. Dans un ouvrage passionnant, Le Nouvel âge du complotisme (L’Aube), il propose une plongée fascinante dans les théories du complot, en démontant les mécanismes en expert patenté. Entretien.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire un livre sur le complotisme ?

Pascal Lardellier : « En fait, cela fait longtemps que ce livre « couvait ». Car j’ai passé ma carrière à rencontrer des théories du complot, et à me documenter sur ce thème fascinant. Ainsi, les images subliminales… Et puis tellement de morts mystérieuses ces dernières décennies dans notre bonne République, morts ou suicides prêtant à rumeurs et plus encore à complot. J’en donne une liste complète dans mon livre. Et l’influence, réelle ou présumée, de groupes occultes et de communautés sur les affaires du monde. On pense historiquement à ce qui a longtemps été désigné comme le « lobby judéo-maçonnique », ou maintenant le Forum de Davos, le Groupe Bilderberg, et à tant d’autres…

Depuis la crise du Covid et le conflit russo-ukrainien, les choses se sont encore accélérées. Les complotistes sont partout, pour expliquer que ça ne se passe pas comme « on » nous le dit. En fait, tout peut prêter à une relecture complotiste. Et je vais même vous faire une confidence : nous sommes toutes et tous le complotiste de quelqu’un !

Il est révélateur de constater que dans la plupart de ses récentes prises de parole, Emmanuel Macron a évoqué la possibilité de complots contre notre pays (des punaises de lit à l’entrisme « inamical » de puissances étrangères dans les affaires intérieures, du « casse du siècle » au Louvre au couple présidentiel…).

Bref, le complot est la grande affaire de cette décennie, invoqué à tout propos par les uns et les autres. Il est parfois une interrogation légitime sur les dessous d’une affaire. Il peut aussi être une solution facile pour disqualifier un adversaire : « complotiste ! ». Et il est parfois une paresse de l’esprit, car une explication facile à des choses nécessairement complexes ».

En quoi le complotisme est-il devenu l’obsession médiatique et politique de cette décennie ?

« Dans une société fortement polarisée, le complotisme est cette explication que les médias et les politiques utilisent avec de moins en moins de précautions ou de scrupules, pour condamner un adversaire, le faire taire et le sortir du champ du débat et de la morale. Cette accusation facile : « complotiste ! » est une ressource un rien démagogique.

Je ne dis pas que les complotistes n’exercent pas leur action souvent malveillante. Mais l’accusation de complotisme est une manière un peu facile de mettre fin à un débat. C’est un tour rhétorique qui remonte à Staline : « traitez votre adversaire de fasciste. Pendant qu’il expliquera qu’il ne l’est pas, il ne présente pas ses arguments ». J’ai du mal à croire que le monde est un théâtre d’ombres entièrement manipulé par des forces occultes, même si des décisions importantes se prennent nécessairement dans l’ombre et que oui, des choses peuvent se tramer dans l’ombre. N’oublions pas cependant que les vrais complotistes sont habités par une volonté de nuire ».

Le complotisme contemporain ne serait-il pas tout simplement l’héritier du café du commerce ?

« Oui. On partageait jadis des rumeurs sur le zinc à l’heure de l’apéro, pour rire des uns et condamner les autres, pour tout expliquer facilement. À l’ère des réseaux sociaux, on est passé de l’artisanat à l’industrie ! Une rumeur sur la « vraie » identité de genre d’une personnalité, où ses accointances avec un lobby rencontre en quelques heures des audiences incroyables, amplifiée par la caisse de résonance des réseaux sociaux ».

Selon vous, quel est le meilleur terreau pour faire pousser le complotisme ?

« Dès que ceux qui détiennent le pouvoir ont une manière un peu trop affirmée de dire « circulez, il n’y a rien à voir », ils vont avoir pour retour de flamme l’apparition de complots. L’arrogance, le titre d’expert édictant « la » vérité, le refus du débat contradictoire, l’entrave, aussi à des contre-enquêtes, vont faisant surgir des complots en retour.

J’explique aussi dans mon livre quels sont les traits de personnalité des complotistes : ressentiment, paranoïa, haine sociale, pensées obsessionnelles… ».

Et les réseaux sociaux en sont les meilleurs vecteurs ?

« Il est clair que les réseaux sociaux sont le creuset de la plupart des complots, dont ils vont accélérer la diffusion et l’audience. C’est l’un des grands défis actuels des pouvoirs politiques : contrôler les menées anti-démocratiques, tout en ne donnant pas l’impression de tomber dans une censure arbitraire…. qui fera sur-réagir les complotistes ! Le complot, une mécanique mentale et sociale, et une obsession ! ».

Propos recueillis par Jean-Louis Pierre