L’appel d’Antoine Hoareau face au défi climatique

Les canicules et la baisse des sources locales obligent la métropole à puiser davantage dans la Saône. Ce qui génère des surcoûts et parfois une coloration temporaire de l’eau due au manganèse, sans risque pour la santé. Malgré cela, le réseau reste solide et résilient. Explications avec Antoine Hoareau, Premier adjoint à la maire de Dijon, vice-président de la Métropole, en charge notamment de l’eau et de l’assainissement, et président d’Odivea.

Les épisodes de canicule de ces derniers mois ont-ils marqué un tournant dans la gestion de l’eau sur la métropole dijonnaise ?

Antoine Hoareau : « Un tournant, je ne dirais pas ça. En tout cas, ces épisodes démontrent plus que jamais la nécessité de continuer ce qu’on fait en matière d’adaptation au changement climatique dans la gestion de l’eau. Et ça montre aussi à la fois la solidité et quelques fragilités de notre réseau d’eau. La solidité, c’est qu’on a plusieurs ressources qui nous permettent d’avoir de l’eau toute l’année. La fragilité, c’est que certaines de ces ressources sont extrêmement dépendantes de la pluviométrie.

Aujourd’hui, par exemple, la ressource de Morcueil ou la ressource du Suzon ne sont quasiment plus utilisées parce qu’il n’y a plus d’eau. On est donc obligé d’aller chercher de l’eau dans la Saône, à Poncey-lès-Athée, de manière plus importante que le reste de l’année. Cela impose une réflexion dans la mesure où les coûts d’exploitation ne sont évidemment pas les mêmes quand il faut ramener de l’eau distante de 40 kilomètres plutôt que de la faire venir par gravité sur Dijon. Cela montre malgré tout que nous avons un territoire très résilient et que nous avons anticipé depuis de nombreuses années les problématiques liées à l’évolution du climat et ces grandes phases de canicule ».

 

Ce qui veut dire que les infrastructures actuelles sont suffisantes face à ces périodes de sécheresse qui se répètent ?

« Oui et non. Suffisantes parce qu’on arrive à délivrer de l’eau. Pour autant, à mi-septembre, on constate que cela fait presque trois mois qu’on est à l’étiage. Nous sommes en avance par rapport à la saison habituelle sur l’étiage. Ce qui prouve bien nos infrastructures sont suffisantes.

Il faut quand même qu’on soit lucide sur le fait qu’on a des adaptations à faire. Par exemple, au moment où on se parle, il y a un épisode d’eau colorée en cours dans Dijon. Beaucoup d’habitants ont une eau un petit peu marron au robinet. Pourquoi ? Parce qu’on va chercher plus d’eau de nappe, et l’eau de nappe est chargée en manganèse. C’est notre géologie qui veut ça, et le manganèse colore l’eau.

Quand on a des sources karstiques qui sont associées à de l’eau de nappe, il n’y a pas de coloration. Aujourd’hui, quand on prend uniquement de l’eau de nappe – c’est le cas pour le champ captant des Gorgets -, on a des épisodes de coloration. Il va donc falloir trouver les solutions pour ne pas rencontrer ce type de désagrément ».

 

Y a-t-il un risque pour la santé ?

« Il n’y a pas de risque pour la santé. On peut la consommer même s’il faut reconnaître que c’est quand même un peu moins agréable de boire une eau un peu colorée qu’une eau claire ».

 

Les habitants doivent-ils durablement changer leurs habitudes de consommation d’eau, et si oui, de quelle façon ?

« C’est évident qu’aujourd’hui, on a une responsabilité individuelle sur notre usage de l’eau. Les consommateurs en sont conscients. Chacun fait attention. Il y a 15 ans, un foyer de quatre personnes consommait 120 m³ d’eau par an. Aujourd’hui, ce même foyer consomme 90 m³ par an. On a diminué d’un quart la consommation individuelle des foyers de cette métropole, et plus généralement des foyers français. Les baignoires disparaissent au profit des douches. C’est une très bonne chose.

L’électroménager a fait beaucoup de progrès : on consomme moins d’eau quand on lance un lave-linge ou un lave-vaisselle. Tout cela au quotidien participe à la diminution de la consommation.

Mais il faut sans cesse rappeler qu’il faut faire attention. Ce n’est pas un discours culpabilisant, c’est un discours d’alerte et de responsabilité. Même si on a l’impression que ce n’est qu’une petite goutte d’eau, quand on les additionne toutes, ça fait vite des litres, des milliers de litres et des centaines de milliers de litres…

Il y a deux ans, on a distribué un kit à toute la population – d’ailleurs, ceux qui n’en ont pas peuvent toujours venir en chercher à l’agence Odivea. On a fait des distributions massives de kits d’économiseurs d’eau avec des mousseurs et des pommeaux de douche économes. Il faut continuer à promouvoir ces petits gestes du quotidien ».

 

Doit-on envisager des tarifications de l’eau qui encouragent davantage les économies ?

« C’est un vrai sujet. Aujourd’hui, la tarification de l’eau est calculée sur la consommation d’eau potable, tout comme la part assainissement. Rien que là, avec les systèmes actuels qui permettent, par exemple, de mettre de l’eau de pluie dans la chasse d’eau, l’eau évacuée doit quand même être traitée par l’assainissement alors qu’elle n’est pas facturée à l’entrée.

Ensuite, dans les villes, la situation est différente des villages : 70 % des habitants vivent en immeuble collectif et la plupart n’ont pas connaissance de leur facture d’eau directe. La facture est envoyée au syndic puis répercutée dans les charges de copropriété, ou gérée par le bailleur. Les gens n’ont pas de relation directe avec leur consommation, ni forcément conscience du volume consommé faute de compteurs individuels.

Mettre en place une tarification sociale est donc très compliqué en ville parce qu’on n’a pas de lien direct avec les foyers, contrairement à une commune composée de maisons individuelles. La proposition générale d’une tarification sociale sur l’eau me semble difficilement réalisable sans équiper tout le monde de compteurs individuels, ce qui représente un tout autre chantier.

En revanche, il y a une autre piste sur laquelle nous devrions réfléchir : la tarification saisonnière. L’hiver il y a de l’eau, on la paie moins cher ; l’été il y en a moins, on la paie plus cher. Je pense qu’il y a une vraie réflexion à porter sur ce point ».

 

La législation française actuelle est-elle adaptée aux défis du changement climatique ? Faudrait-il une nouvelle loi sur l’eau ?

« Oui, très clairement. Je milite pour une nouvelle loi sur l’eau et pour qu’il y ait une grande réflexion sur l’ensemble de nos usages.

Par exemple, la législation a évolué en 2024 pour permettre la réutilisation des eaux grises dans les appartements – récupérer l’eau de la douche pour la mettre dans les toilettes. Sauf que la loi dit simplement que c’est possible : rien n’incite les promoteurs ou les constructeurs à créer des doubles réseaux dans les appartements. On vit dans un monde où l’eau manque, mais où l’on continue de tirer la chasse avec de l’eau potable. Chaque individu tire la chasse quatre fois par jour et utilise entre 3 et 6 litres d’eau potable à chaque fois. Il faut être beaucoup plus incitatif pour que toute construction neuve intègre obligatoirement la récupération de l’eau du lavabo ou de la douche pour les toilettes.

C’est vrai que cela représente un coût. Mais aujourd’hui, on donne des primes importantes pour l’achat de voitures électriques. On pourrait imaginer des incitations financières équivalentes pour l’adaptation des logements et la construction neuve.

Autre exemple : les mousseurs. Quand vous achetez un robinet dans un magasin de bricolage ou chez un fabricant, il n’y a pas systématiquement de mousseur. On devrait imposer d’en mettre un sur tous les robinets neufs vendus, ce qui ne coûte que quelques centimes.

À l’inverse, il faut simplifier la gouvernance de l’eau. Entre le SAGE, le SDAGE, les PTGE, les syndicats de bassin, les comités de bassin, les agences… plus personne n’y comprend rien. On a un modèle formidable basé sur les bassins versants qu’il faut absolument garder – il nous est envié dans le monde entier et reste très cohérent puisque l’eau est gérée par bassin -, mais il faut simplifier les structures internes. Il faut renforcer la norme pour inciter aux économies d’eau, et l’alléger sur la gouvernance et les documents cadres ».

 

Quelles actions Odivea a-t-elle déjà engagé pour anticiper les conséquences du réchauffement climatique ?

« Odivea a engagé de nombreuses actions, comme la distribution des kits économiseurs d’eau. Et surtout, en tant qu’opérateur de la métropole, Odivea assure l’entretien du réseau et le renouvellement des canalisations.

L’enjeu principal est de limiter les fuites. Notre rendement réseau est aujourd’hui très satisfaisant, autour de 85-86 %, ce qui est bien supérieur aux objectifs du Grenelle de l’environnement. Notre objectif est de monter à 90 % dans les années à venir. L’eau prélevée dans le milieu naturel doit arriver directement au robinet plutôt que de se perdre en chemin.

C’est un travail quotidien qui représente des millions d’euros investis chaque année. Cette année, nous avons eu un chantier important en plein cœur de ville, rue de la Préfecture, où nous avons remplacé une canalisation en fonte datant du début du XXe siècle. Mais ce sont aussi plein de petits chantiers partout dans Dijon pour détecter et réparer les fuites, protégeant ainsi la ressource ».

 

Le 5e Carrefour des Gestions durables de l’eau s’est déroulé à Dijon. Une belle occasion pour mettre en avant les actions de la ville ?

« Nous avons la chance d’accueillir tous les ans à la rentrée le Carrefour des Gestions durables de l’eau . C’est un grand rendez-vous national qui a réuni environ 2 000 congressistes qui font vivre les politiques de l’eau dans les territoires.

J’ai participé notamment à la table ronde d’ouverture avec l’académicien et écrivain Érik Orsenna. Pendant deux jours, au Palais des Congrès et au Parc des Expositions, tous les professionnels de la moitié est de la France (de Marseille à Strasbourg) sont venus échanger sur les enjeux de l’eau, les innovations techniques et la gestion des réseaux.

Nous en avons profité pour présenter ce que fait Dijon en matière de désimperméabilisation, avec l’exemple de la place Bossuet ou les travaux à venir rue Jean-Jacques Rousseau et rue Auguste Comte. La gestion des eaux pluviales était au cœur des débats de cet événement national ».

Propos recueillis par Jean-Louis Pierre