Dijon l’Hebdo : La crise du Covid-19 a été pour vous l’occasion de mettre en avant deux vertus majeures de votre profession : le courage et la responsabilité…
Vincent Martin : « Effectivement, ce que nous venons de vivre est inédit, à la fois sur le plan sociétal et évidemment sur le plan économique. Il a fallu dans un tel contexte mettre à l’arrêt totalement nos entreprises, afin de préserver nos salariés… Donc oui, en tant que patron d’entreprises, entre la mise en danger de nos salariés, et la mise en péril de notre économie, « il a fallu faire preuve de courage et de responsabilité »… Nous avons par conséquent choisi la protection des Femmes et des Hommes qui constituent notre Capital Humain, plutôt qu’une quelconque exposition aux risques sanitaires, par des comportements déraisonnables ».
DLH : Le fameux « effort de guerre » demandé par le Président de la République a quand même des limites ?
V. M : « Effectivement, mais l’effort de guerre évoqué par le Président de la République a été partagé, l’Etat et le monde entrepreneurial ont tous les deux payé un lourd tribut… L’Etat, relayé par chacune des Préfectures, a épaulé les entreprises en dégageant des lignes budgétaires exceptionnelles permettant de financer l’activité partielle… Les entreprises ont enregistré soudainement une perte de chiffre d’affaires sur les deux mois de confinement qui oscillait entre 80 et 100 %… Dans un tel marasme, il fallait rapidement relancer la machine économique, même en mode dégradé, afin de limiter la dette tout en préservant nos salariés, notamment avec des mesures sanitaires drastiques. Tels étaient les objectifs des « Comités de Concertation » portés par les Préfets que je veux remercier chaleureusement ».
DLH : Les mesures annoncées par le gouvernement pour soutenir les Travaux publics ne vous donnent pas satisfaction. Pourquoi ?
V. M : La commande publique se situe au cœur de la relance économique, et d’autant plus pour le secteur des Travaux Publics qui en dépend à 70% . Le 29 mai dernier, le Premier Ministre Edouard Philippe a évoqué, à l’issue d’une réunion avec les représentants d’associations d’élus issus du bloc communal, un certain nombre de mesures d’urgences pour les finances des collectivités locales face à la crise. Pour l’heure, tous les budgets qui pourraient participer à l’amélioration des infrastructures, y compris sur des sujets majeurs et vitaux tels que le renouvellement des réseaux d’eau (fuyards parfois à 40 %), n’ont en aucun cas été revus à la hausse. Par conséquent, les leviers (non exhaustifs) tels que la Dotation d’Equipements des Territoires Ruraux (DETR), la Dotation de Soutien à l’Investissement Local (DSIL), ou encore, l’élévation du seuil des marchés publics afin de donner plus de latitude aux maires avec des procédures allégées, afin que ces derniers puissent agir plus rapidement, nous les avons bien évidemment suggérés au Gouvernement, via nos parlementaires et la FNTP….
On est loin des mesures de soutien annoncées pour l’automobile et l’aéronautique. Pourtant, en matière d’emplois directs et indirects, les Travaux Publics génèrent 7 emplois directs et 3 emplois indirects pour un millions d’euros investis dans les infrastructures… Le secteur de la construction pèse lourdement sur l’économie française en terme de PIB.
DLH : Avez-vous évalué à combien s’élève la diminution des appels d’offres depuis le début du confinement ?
V. M : « Nous avons enregistré une baisse des appels d’offres de l’ordre de 80 % durant les deux mois de confinement. Pour notre secteur, c’était la double peine car les services techniques, en charges des dossiers d’appel d’offres au sein des collectivités, étaient eux aussi impactés par le confinement et, de surcroît, le deuxième tour des municipales a été différé, retardant d’autant l’installation des commissions d’appels d’offres au sein des EPCI ».
DLH : On sait que l’investissement des collectivités locales est indispensable à la santé économique du pays et à la transformation de ses infrastructures pour répondre aux nouvelles attentes des citoyens en matière de transport et de cadre de vie. Le problème, c’est que beaucoup d’entre elles anticipent une baisse marquée de leurs dotations en 2021. Donc moins d’investissements et, par conséquence, moins de commandes publiques pour les travaux publics ?
V. M : « Les intercommunalités sont au cœur du dispositif de relance de l’économie, et Dijon Métropole est incontestablement le fer de lance de l’investissement dans la construction et les infrastructures. Pour autant, le rôle des collectivités plutôt rurales n’est pas à négliger… A titre d’exemple, nous avons pu mesurer notre dépendance à la fibre optique, notamment pour assurer la continuité économique du Pays par le télétravail. Des projets ambitieux doivent être ouverts par le bloc communal, dont bon nombre ont été d’ailleurs été évoqués dans le cadre de la Convention Citoyenne. Le « verdissement » de l’économie peut être générateur de nombreux emplois et dans ce contexte, les dotations doivent être à la hauteur des ambitions affichées ».
Parallèlement d’autres collectivités territoriales comme le Conseil Départemental de Côte-d’Or maintiennent leurs efforts. S’agissant de ce dernier, la ligne budgétaire à hauteur de 100 millions d’euros pour l’entretien des routes sera maintenue en 2021. Ce qui est un grand écart compliqué dans un contexte de baisse de dotation de l’Etat, mais également de baisse des droits de mutation ».
DLH : La situation que vous subissez est-elle plus grave que la situation de crise que vous avez connue dans les années 2013 à 2016 qui a conduit à une chute de l’activité de 27 % et à la perte de 30 000 emplois ?
V. M : « Cette crise est peut-être la plus grave que nous ayons connue depuis l’après-guerre, mais je crois à la résilience de nos entreprises car le développement économique et social des territoires repose pour grande partie sur la qualité des infrastructures. Par conséquent, nous ne brandirons en aucun cas le spectre des suppressions d’emplois, car nous avons la chance, si vous m’autorisez, d’être dans un contexte démographique favorable à l’embauche de jeunes, pour faire face aux nombreux départs à la retraite ».
DLH : Vous avez dénoncé certaines règles, en matière de droit du travail et d’autorisation de circulation des poids lourds pour le transport des matériaux, qui ne vous permettent pas de « relancer la machine ». Les choses ont-elles évolué sur ce point ?
V. M : « Nous avons effectivement demandé davantage de souplesse aux services de l’Etat. Là encore, nos demandes ont été exprimées dans le cadre des Comités de Concertation impulsés par les Préfectures départementales afin que la DIRECTTE et les Directions Départementales des Territoires (DDT) accordent davantage de souplesse pour tenter de rattraper le retard sur les chantiers. Sur les deux sujets que vous évoquez, à savoir des semaines de travail plus intenses en respectant bien évidement notre convention collective, et la possibilité de lever pour les poids lourds les interdictions de circuler certains week-end et jours fériés, nous sommes encore en attente de décisions qui sont bien souvent accordées au cas par cas ».
DLH : Les surcoûts liés à l’application des mesures barrières sur les chantiers sont-ils bien perçus par vos clients ?
V. M : « Le sujet des surcoûts ne figurait en aucun cas au premier rang de nos revendications car nous voulions avant tout réactiver la machine.
De surcroît, brandir les surcoûts aurait pu avoir un effet répulsif de la part des décideurs économiques qui auraient pu être tentés d’attendre de meilleures conditions sanitaires afin de ne pas supporter lesdits surcoûts.
Là encore, nous invitons les entreprises à négocier individuellement auprès des Maîtres d’Ouvrages afin d’envisager la prise en charge de ces surcoûts qui se situent entre 5 à 8% selon le domaine d’activité ».
Propos recueillis par Jean-Louis Pierre





