C’est dans l’Erre : La Cage aux rossignols

 

Une de mes connaissances qui lit régulièrement mes chroniques cinématographiques de mauvaise foi, l’excellent M. François M, m’a conseillé, au fil d’une conversation, de déverser mon fiel sur La Cage aux rossignols, film de 1945 et de Jean Dréville, dont Christophe Barratier a commis, voici une douzaine d’années, un remake encore plus niaiseux. Le conseil m’a paru excellent : je m’empresse donc de le suivre.

Le réalisateur Jean Dréville est considéré comme un honnête technicien, assez (l’adverbe manque d’enthousiasme) doué pour la comédie légère. Dans La Cage aux rossignols, il cherche surtout à soutirer au spectateur larmes et sourires mêlés en l’attendrissant sur le sort de l’enfance rejetée et théoriquement délinquante.

Clément Mathieu, le personnage principal interprété par Noël-Noël, est un gentil raté qui vivote comme camelot en vendant avec un comparse des avions miniature dans les rues de Paris. Il est éperdument amoureux d’une gentille et jolie fille, Micheline – nous apprendrons plus tard où et comment ils se sont rencontrés. Le soir, Clément retrouve sa charmante sous l’abri d’une porte cochère et, pour bien témoigner de sa passion, il lui répète « Je t’aime » une bonne dizaine de fois. Ces dialogues ébouriffants, et le scénario, sont de Noël-Noël.

Malheureusement, car il faut un obstacle pour que prenne la mayonnaise scénaristique, la maman de la donzelle, n’éprouve que mépris pour ce prétendant bas de gamme qu’elle traite de « bel amoureux » et de « joli coco ». Micheline en est réduite à cacher, de façon outrageusement romantique, les photos et les lettres de son chéri dans des sacs de pois cassés, de haricots et de lentilles. Car la maternelle rombière est une commerçante honnête et prospère (Notez l’oxymore !) qui tient une épicerie de quartier.

Alors, pour tenter de réussir et impressionner sa future belle-doche, Clément Mathieu écrit un roman autobiographique sur son expérience de surveillant dans un internat de rééducation pour jeunes délinquants particulièrement dangereux. Ces terreurs sont incarnées par les Petits Chanteurs à la croix de bois : cherchez l’erreur de casting ! En fait, les épouvantables voyous ne sont que des crevettes dont les culottes courtes révèlent des mollets souvent étiques et des genoux parfois cagneux. Nous sommes à la fin, ou au sortir, de l’occupation : tout le monde (à part les Boches et les collabos) était sous-alimenté, y compris d’ailleurs les projecteurs, ce qui donne une photo particulièrement floue.

Dans le long retour en arrière qui illustre le roman et met en scène les aventures palpitantes de Clément Mathieu et de ses fauves, nous assistons aux efforts méritoires de notre pion pour gagner la confiance des énergumènes en question. Cela n’est pas facile, d’autant plus que le directeur de l’établissement, M. Rachin, est un méchant sadique qui se plaît à tourmenter les mioches et à humilier son personnel. Avec sa barbichette, il ressemble un peu à Lénine : c’est dire s’il est mauvais !…

« Vous voulez fausser tout mon système de discipline avec vos utopies pédagogiques » assène-t-il à Noël-Noël quand ce dernier lui propose de créer une chorale avec les vauriens encagés.

Mais Lénine autorise finalement la chorale, sans doute pour goûter le plaisir de voir l’idéaliste béat échouer.  Bien sûr, il n’en sera rien. Car – quel heureux hasard ! – les petits démons ont des voix d’anges : ils chantent presque aussi bien, tenez, que la marmaille à la croix de bois ! C’est étonnant. C’est étonnant aussi que l’insupportable petit soliste, Laugier, ait une tante épicière et une fort jolie cousine, prénommée Micheline, qui vient lui rendre visite à la grande joie du pion soudain énamouré.

Viré pour avoir organisé une sortie champêtre avec ses protégés (qu’il sauve par la même occasion d’un incendie dans l’internat), Clément Mathieu va donc écrire son autobiographie, attirer l’attention des pouvoirs publics sur la maltraitance des rossignols, connaître un gros succès de librairie et épouser Micheline dans une belle église tandis que ses anciens élèves, qui ont fugué pour assister à la cérémonie, entonnent leurs plus beaux hymnes religieux. Quand on pense que Noël-Noël a commencé sa carrière comme caricaturiste à L’Humanité et au Canard Enchaîné, on se dit qu’il y a des coups de pied au culte qui se perdent.

Références : La Cage aux rossignols, France, 1945.

Interprètes : Noël-Noël, Micheline Francey, Georges Biscot.

Edité en DVD chez Gaumont.