Texte publié à la Une du mensuel « Vu et entendu » daté du 1er avril 1965

Rik, le vétéran de la formation C.N.I.P. (Centre National des Invétérés Pédaleurs) prenait le départ avec, sur ses épaules le maillot jaune gagné six ans auparavant. Entre temps, il avait remporté divers autres trophées, coupes et médailles. Il s'était produit dans plusieurs vélodromes et hémicycles, où il avait parfois porté les couleurs d'autres groupes sportifs. A Paris notamment, il était lié par contrat à un club qui patronnait régulièrementses efforts au Vel'Bourb'. Au moins deux fois par an, il montait sur le podium, à la grande joie de la foule. Il courait actuellement pour une marque d'apéritif.

En outre, Rik avait disputé quelques courses par étapes à l'étranger, et il s 'était taillé un joli succès personnel au cours de la mémorable étape en ligne Varsovie-Volgograd du Tour de la Paix. D'ailleurs, Rik avait passé sa vie sur les stades, et il faisait merveille sur la cendrée. Il n'avait rien d'un amateur. Aussi avait-il formé son écurie au dernier moment, pour que ses équipiers évincés n'aillent pas grossir les rangs des écuries adverses.

Son directeur sportif et entraîneur, M. Chemilot, avait une grande expérience des milieux de pédaleurs, et il ne quittait pas la voiture suiveuse mise à sa disposition par le journal local.

Avec un haut-parleur, entre deux slogans publicitaires, il entretenait une atmosphère propre à stimuler l'ardeur de Rik, et à faire vaciller le moral de ses rivaux.

L'épreuve était dotée de nombreux prix en nature : une écharpe au vainqueur, des breloques pour ses suivants immédiats, et des lots de consolation jusqu'au 37e coureur). L'équipe de Rik, parfaitement homogène dans le coude-à-coude comprenait des hommes qui remplissaient correctement leur fonction de domestiques. ils étaient prompts à s'effacer durant l'épreuve, mais bien regroupés autour du champion sitôt la ligne d'arrivée franchie.

Trois équipes concurrentes prirent également le départ. Celle au maillot rouge, emmenée par Forgnol et Caiterre formait une union sportive très en vue. Dans un style coulé, hélas !

Forgnol était suivi dans la roue par Caiterre. Le premier n'ignorait pas que son second partagerait éventuellement avec lui le titre, et entendrait avoir sa part des primes. Pour un peu, on aurait cru un tandem.

Reyor, le poulain d'une écurie qui se déclarait « asportive », était un routier très à son aise dans les intrigues de peloton. Il n'en était pas à sa première course, et son plus grand

mérite était d'avoir groupé autour de lui d'excellents amateurs qui n'envisageaient pas, pour la plupart, de passer professionnels. De plus, il bénéficiait du concours d'un pistard fameux, dont la tenue en selle s'était révélée naguère très efficace face à Rik et

dont la pointe de vitesse n'était pas à négliger.

Enfin, Riboullot était un engagé de la dernière heure. Les dossards de ses équipiers n'étaient pas prêts. Pourtant, dès le début de l'épreuve, cette formation attira les foules sur son passage.

Mais ses efforts avaient été calculés avec davantage de générosité que de sens de la course. Et puis on avait l'impression que cette écurie serrait trop la droite, et la route était

déjà largement encombrée de ce côté.

Après la première étape disputée pour l'honneur, Riboullot monta dans la voiture-balai.

Cependant Reyor, Forgnol et Caiterre n'abandonnaient pas, quoique largement distancés par Rik. Avec son avance à la première étape, plus sa minute de bonification, Rik ne pouvait pas voir la victoire lui échapper au classement général. Aussi il poursuivit sur son élan, sans forcer son talent.

Tandis que les équipes adverses chassaient frénétiquement dans son sillage pour lui ravir de précieuses secondes, le maillot jaune semblait se jouer des difficultés. il cherchait la

canette, remplissait son bidon de vin blanc en dépit du règlement et puisait volontiers dans la musette des autres.

Il manqua une seule fois perdre l'équilibre, lorsque sa roue se prit dans les rails de l'ancien tramway. Il se promit de les faire arracher au plus tôt, afin d'éviter à l'avenir toute chute. Tout de suite, M. Chemilot lui tendit un boyau de secours, et Rik remonta en selle.

Forgnol et Caiterre, eux n'avaient pas d'ennui de machine, celle du parti s'avérant particulièrement efficace.

Mais le public massé sur le bord de la route les boudait, leur préférant l'éternel Rik, bout-en-train du pelolon, toujours disposé à lancer une pointe et très à l'aise dans les virages. ·

Aucune surprise au vélodrome, où avait lieu l'arrivée. Rik franchit la ligne en tête, suivi de Forgnol, de Caiterre et de Reyor, dans l'ordre. Si il n'abandonne pas le vélo et la compétition, il peut encore combler ses supporters.

Forgnol et Caiterre ont réalisé une performance moyenne, et on attend d'eux une meilleure prestation. Mais ils sont surtout des hommes de « six jours » disputés avec relais, capables de mettre toutes leurs forces dans le grand soir pour enlever l'épreuve.

Reyor a produit une bonne impression sur les sélectionneurs, et il a remporté le challenge du meilleur grimpeur.

Vraiment, Rik est un bel exemple pour les jeunes. Lorsqu'il tient le guidon, il ne le lâche plus. C'est ça, le sport !