Made in consortium

Le Consortium Museum a installé au cœur de notre hiver trois nouvelles expositions ou plutôt trois + une… Au rez-de-chaussée, on se glisse dans une salle semblable à une grande boîte : nous voilà happés par la bande sonore du montage numérique d’images et de séquences filmées de Nick Relph. Libre ensuite au regard de se laisser embarquer dans les engrenages d’un mécanisme qui percute le passé, le futur et le présent dans une combinaison aléatoire, dans une sorte de tic-tac du siècle rendant un écho incertain…

L’œuvre de cet Anglais quadragénaire, qui vit et travaille à New-York, précède les espaces dédiés à celles de deux jeunes autres artistes français Jean-Marie Appriou et Farah Atassi, ainsi qu’au nouvel accrochage au premier étage du bâtiment de plusieurs pièces sorties des réserves du Consortium. Centrée sur l’art des années 80/90 à New-York, cette présentation-là met en exergue des créateurs qui ont noué au fil des ans des liens avec l’équipe dijonnaise et constitue la suite N°2 de « The Eighties : part one ».

De ces quatre expositions, pas vraiment de dénominateur commun, quoique… Quoique, comme se plaît à le souligner Franck Gautherot, codirecteur du Consortium : « Nous revenons aux fondamentaux de ce lieu d’ébullition, d’expérimentation. Nick Relph, Jean-Marie Appriou, ainsi que les artistes exposés dans le cadre de «The Eighties/ Part two », tous ont achevé leurs œuvres sur place, travaillant dans une urgence extrême, jusqu’à la veille de l’ouverture au public ! » Ce « made in Consortium » séduit toujours de nombreux visiteurs, des amateurs d’art venu de l’étranger, s’imprime de plus en plus au cœur des Bourguignons grâce à des conférences ou des ateliers pour scolaires. Le Consortium s’ancre à Dijon au fil des décennies, apportant sa pierre au patrimoine.

De Relph Nick, retenons sa vaste épopée de vies obliques savamment filmées, d’univers déjantés, pris dans les filets oniriques, numériques d’un montage précis. Attachons-nous à sa collection d’objets contemporains à l’origine précieux, indispensables, puis abandonnés pour finir dans la rue, au rebut et en SDF… C’est là la fin d’un voyage létal, ou une saga frappée au sceau de l’exil qui narre la grande geste de nos aires de la consommation, de la production de masse. Ave Caesar, morituri te salutant !

Quant à l’exposition dédiée à Jean-Marie Appriou, révélé à Lyon puis en Allemagne et aux USA, c’est le coup de cœur de Franck Gautherot qui en est naturellement le commissaire. Il s’est laissé charmer par la personnalité de ce jeune Normand qui ressuscite le cercle disparu des artistes/artisans français opérant dans des ateliers de fonderie, épaulés par des compagnons. Il s’en explique : « C’est un créatif virtuose de la technique ; il maîtrise toutes les phases de la fabrication d’une sculpture le plus souvent en aluminium, mais également en terre ou en bronze. Appriou fait montre d’un esprit plutôt culotté, car il s’est lancé dans le travail de la sculpture murale et celle du bas-reliefs – un genre délaissé depuis les années 30. Les galeries ont joué le jeu… Tant est si bien qu’une de ses œuvres – une sculpture de chevaux en trois parties – a été installée à l’une des entrées de Central Park, à proximité de la fameuse statue équestre dorée du général William Sherman ! Appriou propose une œuvre paradoxale, c’est-à-dire à la fois pragmatique, concrète et onirique à la manière de Méliès ou celle de Lurçat. Par ailleurs, il brouille les cartes entre le diurne et le nocturne, tout comme il joue sur l’illusion optique dans la série des statues aquatiques : les nymphes – liées à une mythologie de l’antiquité greco-latine mâtinée de références culturelles très BD, voire Star Wars – s’offrent au regard à la fois au-dessus de la surface de l’eau et – avec un effet loupe grossissant – sous les flots ! 

En bout de parcours jalonné par ces créateurs présents au Consortium jusqu’au 1er mars 2020, la franco-belge et époustouflante Farah Atassi ! Farah Atassi, qui « convoque » – pour reprendre un mot récurrent du vocabulaire de Franck Gautherot – trois médias dans ses natures mortes ou compositions de femmes contorsionnistes : la sculpture, la photographie et la peinture – notamment le cubisme. La jeune femme évolue également dans la mouvance du Pop Art, suggérant une troisième dimension avec une gaité solaire, introduisant ici ou là des objets contemporains devenus obsolètes, le tout dans un bégaiement d’arrière-plans agencés avec une maestria délibérément malhabile. C’est drôle, revigorant, incisif…

Quant à l’exposition issue des collections permanentes et qui est composée de pièces jamais ressorties depuis 30 ans, elle incitera le visiteur à revoir ces grandes œuvres conceptuelles du New-York des années 80/90. Et ce, à l’aune des grandes interrogations, des ruptures, des délitements qui garniront l’amorce de notre toute nouvelle décennie 2020/2030 !

Marie-France Poirier

 

Dimension XXL in « The Eighties, Part Two »

Cette exposition propose des œuvres sculpturales de grande dimension créées à la fin des années 80 et au début de la décennie suivante (1). Elles témoignent d’une mutation des expressions esthétiques accompagnée d’un déplacement « géographique » : abandon des espaces muraux au profit d’une main-mise sur le sol ou un envol dans l’espace. Ces ensembles XXL montrent la présence de l’abstraction géométrique chez certains artistes, ou au contraire son effritement chez d’autres. L’utilisation d’objets familiers et leur changement de trajectoire hors du quotidien donnent lieu à l’émergence d’une poésie baroque ainsi qu’à une métaphysique de l’absurde.

(1) Œuvres de David Diao, Steve DiBenedetto, Mathew Mc Caslin, Aimee Morgana, Olivier Mosset, Michael Scott, Jessica Stockholder et Alan Uglow.

 

Vue de l’exposition de Jean-Marie Appriou, « Seabed », Consortium Museum, 2019-2020

Photo : Rebecca Fanuele © Consortium Museum