À 100 jours de l’arrivée du Tour de France Femmes avec Zwift à Dijon, la maire Nathalie Koenders a souhaité organiser un événement particulier. Une rencontre salle des États du palais des Ducs afin de « valoriser, comprendre et faire avancer le sport féminin ». Interview d’une première magistrate mobilisée pour l’égalité dans le sport… comme ailleurs.
Dans votre première allocution comme maire nouvellement élue, vous avez fixé le cap sur votre soutien indéfectible au sport, en déclarant : « C’est avec une inaltérable conviction que je continuerai de développer l’accès aux pratiques sportives. Elles sont nos plus précieux leviers d’émancipation, nos armes contre les déterminismes… » Cette première manifestation en est une belle illustration ?
Nathalie Koenders : « Oui, très clairement. J’ai voulu que cet événement soit plus qu’un rendez-vous symbolique. À 100 jours du Tour de France femmes, c’était important de mettre en lumière la place des femmes dans le sport. Mais au-delà des grands événements, je m’implique aussi très concrètement. Je rencontre régulièrement des sportives, des dirigeants, des clubs. J’échange avec eux sur leurs difficultés, leurs attentes, leurs projets. C’est essentiel pour comprendre ce qui se joue vraiment sur le terrain. Le sport est un levier d’émancipation, un outil d’égalité, un espace où l’on se construit. Quand on agit pour le sport, on agit pour la société tout entière ».
En ouvrant cet événement balisant la route menant à l’étape du Tour de France féminin à Dijon, vous avez déclaré que ce sujet avait évidemment une résonance particulière en tant qu’ancienne sportive de haut niveau. A l’époque où vous excelliez au niveau national et européen, quelles sont les principales difficultés, en tant que femme, que vous avez dû surmonter ?
« Il y avait moins de visibilité, moins de reconnaissance, et parfois des attentes différentes simplement parce que l’on était une femme. On devait souvent prouver davantage. Pas seulement sa performance, mais sa légitimité. Les choses évoluent, heureusement. Mais ces expériences restent marquantes et elles expliquent aussi pourquoi je suis aujourd’hui particulièrement engagée sur ces sujets ».
Les signaux sont tout de même encourageants aujourd’hui, les derniers JO ayant par exemple été les plus égalitaires de l’histoire de l’Olympisme. Cependant quels sont encore, à vos yeux, les principaux défis à relever ?
« Il y a encore beaucoup à faire. Les stéréotypes sont toujours là. Ils orientent les pratiques, influencent les choix, limitent parfois les ambitions. Et je le vois très concrètement dans les échanges que je peux avoir avec les clubs ou les sportives. Il y a encore des freins, parfois invisibles, mais bien réels. Il y a aussi un vrai enjeu de médiatisation et de financement. Le sport féminin reste moins visible, donc moins soutenu, alors même que le niveau est là. Et puis il y a la question des violences, du climat parfois hostile. Tout cela doit être combattu avec détermination ».
L’équipe de handball de la JDA participera au Final Four de Ligue Européenne ici même à Dijon les 16 et 17 mai. Dijon a de quoi réellement être fière de ses sportives ?
« Oui, et elle l’est. La soirée Sportives ! a mis en lumière des parcours et des témoignages inspirants.
Mais au-delà de ces temps forts, j’ai aussi à cœur d’aller à leur rencontre. Je me suis rendue auprès de plusieurs équipes, j’ai échangé avec elles, avec les encadrants. Ce sont des moments importants, parce qu’ils permettent de mesurer l’engagement, le travail, et aussi les difficultés qu’elles peuvent rencontrer. Nous avons des équipes et des athlètes qui portent haut les couleurs de la ville. L’équipe féminine de la JDA en est un très bel exemple avec sa qualification pour le Final Four. La collectivité sera au rendez-vous pour les soutenir, avec notamment une fan zone sur le parvis du palais des sports. C’est une fierté, mais c’est aussi une responsabilité : continuer à les accompagner, à les soutenir et à les mettre en valeur ».
Parmi les intervenantes, Élise Prodhomme, entraîneuse des espoirs de la JDA, rejoindra Vichy où elle deviendra la première femme head coach en élite 2. J’imagine que vous vous félicitez de cette promotion historique dans le basket masculin mais le fait qu’elle soit la seule montre tout le chemin qu’il reste encore à parcourir ?
« C’est une très bonne nouvelle, bien sûr. Élise Prodhomme, c’est une entraîneuse reconnue, formée ici, qui a fait ses preuves sur le terrain et qui incarne une nouvelle génération de cadres du sport, compétents, engagés et pleinement légitimes. Mais le fait que ce soit encore une exception dit beaucoup. Cela montre que les freins existent toujours, notamment dans les postes à responsabilité. Il faut continuer à ouvrir ces portes, à faire évoluer les mentalités, et à accompagner ces parcours ».
Une épée de Damoclès pèse sur l’avenir de l’équipe féminine du DFCO alors même qu’elle brille en Arkema Première Ligue. Comment faire pour que cette équipe – et plus largement le sport féminin – ne soit fragilisée par des incertitudes structurelles ou financières ?
« C’est un sujet que je suis de très près. J’ai rencontré les équipes, les dirigeants, et aussi des partenaires potentiels. Il y a une vraie mobilisation autour du club, mais on voit bien que, malgré les résultats sportifs, le modèle économique reste fragile. Je soutiens pleinement la démarche engagée par les capitaines des équipes professionnelles. Leur parole est importante, elle est responsable, et elle met des mots très justes sur une réalité encore trop inégalitaire : même football, même exigence, mais pas encore les mêmes droits. La question de la structuration est centrale.
On ne peut pas demander aux joueuses le même niveau d’engagement sans leur offrir un cadre équivalent. Cela passe notamment par la mise en place d’une véritable convention collective pour le football féminin, qui sécurise les parcours, les conditions de travail et les perspectives de carrière. Mon rôle, c’est d’être à leurs côtés, d’accompagner, de faciliter les échanges, de créer les conditions pour que des solutions durables émergent. Le sport féminin ne peut pas reposer uniquement sur la performance. Il doit aussi être soutenu à la hauteur de ce qu’il représente ».
L’été dernier, vous avez donné le nom d’Alice Milliat à la promenade du lac Kir. C’était une façon de valoriser cette pionnière militante qui a ouvert la voie et d’inspirer les nouvelles générations ?
« Oui, pleinement ! Alice Milliat a ouvert la voie à des générations de sportives. Lui rendre hommage, c’est rappeler d’où l’on vient, mais aussi montrer des modèles. On ne peut pas devenir ce que l’on ne voit pas. C’est essentiel, notamment pour les jeunes. Et le choix du lac Kir n’est pas anodin. C’est un lieu de pratique sportive, de nature, de respiration. Alice Milliat était elle-même engagée dans le développement du sport féminin, notamment dans des disciplines nautiques. C’est un clin d’œil qui me parle personnellement, puisque j’ai moi-même pratiqué le kayak. Donner son nom à cet espace, c’est faire le lien entre l’histoire, le sport et le présent ».
Parmi les alertes qui perdurent, le décrochage des adolescentes : celles-ci sont 6 fois plus nombreuses que les garçons à abandonner la pratique sportive. Comment remédier à cette situation qui n’est pas sans conséquences ?
« C’est une réalité préoccupante. Les adolescentes abandonnent beaucoup plus la pratique sportive, souvent à cause du regard des autres, du manque de confiance ou d’un environnement qui ne leur correspond pas. Et là aussi, quand on échange avec les jeunes ou avec les éducateurs, on comprend que ce sont parfois des mécanismes simples, mais qui ont des effets très forts. Il faut agir concrètement : proposer des pratiques plus souples, lever les freins financiers, adapter les équipements, travailler sur les représentations.
C’est dans cet esprit que nous avons pris un engagement clair : relancer la pratique sportive chez les adolescents, notamment avec la création d’une licence interclubs, plus souple, plus accessible, qui permettra de pratiquer plusieurs disciplines sans contrainte. L’idée, c’est de s’adapter aux envies réelles des jeunes, de sortir d’un modèle trop rigide et de redonner le goût du sport, sans pression. C’est un enjeu d’égalité, mais aussi de santé publique et de confiance en soi.
Vous avez organisé cette manifestation, qui a remporté un vif succès – le public étant particulièrement nombreux salle des États – à 100 jours de l’étape du Tour de France féminin à Dijon. Vous escomptez la même ferveur populaire le 4 août prochain que lors de l’étape du Tour de France masculin le 4 juillet 2024 ?
« Oui, et j’en suis convaincue. Le Tour, c’est toujours un moment populaire très fort. Mais ce qui me marque particulièrement, c’est l’enthousiasme que cela suscite déjà sur le terrain. Dans les clubs, chez les jeunes, chez les familles. On sent qu’il y a une attente, une envie. Le 4 août, Dijon vibrera. Il y aura de la fierté, de l’émotion, et surtout une belle reconnaissance pour ces sportives. La fan zone du Tour de France sera installée place Wilson. Et le 31 mai, nous organiserons un village du cyclisme aux allées du Parc, pour embarquer les habitants bien en amont.
Comme vous aimez le rappeler régulièrement, le sociologue Edgar Morin soulignait que « le sport porte en lui le tout de la société ? » Quelles sont les grandes actions que vous entendez mettre en place pour que l’environnement sportif soit encore plus accueillant pour les femmes à Dijon ?
« Nous agissons sur plusieurs leviers. D’abord les équipements, évidemment. Mais ce n’est pas suffisant. Nous travaillons aussi sur l’accès à la pratique, avec des aides financières, des dispositifs comme Dijon Sport Découverte. À la rentrée, une offre interclubs multisports sera proposée, plus souple, plus adaptée aux attentes des jeunes de 15 à 20 ans, en lien avec les clubs. Mais ce qui compte surtout, c’est que ces actions répondent à des besoins réels. Et pour cela, il faut être au contact, écouter, ajuster. L’égalité ne se décrète pas, elle se construit »
Vous faites partie des 8 femmes à la tête d’une des 42 villes françaises de plus de 100 000 habitants. Comme dans le sport, il reste aussi du chemin à parcourir pour que l’égalité soit également de mise en politique ?
« Oui, il y a des parallèles évidents. Comme dans le sport, les choses avancent, mais lentement.
Les femmes restent encore sous-représentées. Lors des dernières élections municipales, seulement 23 % des têtes de listes élues sont des femmes. Dans la métropole, elles sont aujourd’hui 9 maires sur 23 communes. Si l’on regarde en arrière, on mesure le chemin parcouru : au début des années 2000, elles étaient très peu nombreuses à diriger des communes à l’échelle intercommunale. C’est un progrès réel, mais encore insuffisant. Et comme dans le sport, les parcours sont parfois plus exigeants. Je le mesure aussi personnellement. Il faut continuer à lever les freins, à encourager, à accompagner. Et surtout à montrer que c’est possible ! »
Propos recueillis par Xavier Grizot





