Carton rouge au sexisme ordinaire

Il y a des phrases qui, à force d’être répétées, finissent presque par devenir banales. « Mais t’es une fille… et tu regardes le foot ? » Au début, ça surprend. Ensuite, ça amuse. Et puis, très vite, ça agace.

Car derrière cette question, il y a souvent un sous-entendu. Une forme de doute. Comme si en tant que femme, je devais présenter des justificatifs. Qui sait, un badge ou une attestation sur l’honneur. Pendant que mon voisin de table, lui, peut hurler des énormités sans que personne ne remette en cause sa légitimité. S’ensuit un interrogatoire. Informel, jamais assumé comme tel mais un test quand même. Qui a gagné la Ligue des champions en 2012 ? Quelle équipe a remporté le championnat trois années consécutives ? Tu connais la compo ? Et là, grande surprise, toutes mes réponses sont bonnes. Non seulement je regarde, mais je sais. Mieux encore, j’adore ça. Je prends même un malin plaisir à aller plus loin. Les compositions probables, les statistiques, les dynamiques d’équipe…

Le plus drôle, c’est que le foot n’est que la partie émergée de l’iceberg. Ma boulimie sportive est totale. Le tennis, le rugby, l’athlétisme, le handball, le basket, le cyclisme, tout y passe. Une télécommande à la main, capable de zapper d’une étape du Tour de France à un tie-break décisif. Un vrai marathon… depuis mon salon. Et puis il y a les reportages. Ceux qui nous font entrer dans les coulisses, là où les athlètes ne sont plus des icônes mais des êtres humains qui doutent, qui souffrent, qui recommencent. Il n’y a que le sport pour produire ce genre d’images capables de nous faire passer des frissons aux larmes en quelques secondes.

Mon agenda est rythmé par les compétitions, déclinant parfois un apéro un soir de match ou en comptant les jours jusqu’au 29 mai pour la série-docu sur Nadal. En attendant, je regarde depuis mon canapé, à distance raisonnable de mes baskets que je n’enfile que rarement. Soyons honnêtes, si je faisais autant de sport que j’en consomme, j’aurais le corps d’une déesse grecque. Force est de reconnaître que ce n’est pas tout à fait le cas. Ce qui est plus intéressant, en revanche, c’est ce que tout ça raconte. Parce que oui, les choses évoluent. Heureusement. Les femmes ont pris leur place dans le sport. Sur le terrain, dans les tribunes, devant les écrans.

Et pourtant… Il reste ce petit quelque chose. Ce léger flottement, parfois. Ce regard interrogateur quand on parle sport avec un homme pour la première fois. Comme un silencieux « c’est qui celle-là ? ». Pas toujours méchant. Souvent inconscient. Mais bien là. Alors non, je ne regarde pas le foot « comme une fille ». Je regarde le foot. Point. Avec passion, curiosité et émotion. À l’heure où Dijon s’apprête à accueillir une étape du Tour de France féminin, c’est peut-être le bon moment pour le dire : le sport n’appartient à personne. Et certainement pas à un genre !

Jeanne Pierre