Jobard : Tuer pour être tué !

Nous avions déjà évoqué l’histoire dramatique de Paul Jobard et de son fils Eugène, tous deux assassinés par le jeune amant de ce dernier, Jean-Marcel Jadot, en janvier 1907. Sans que rien ne permette d’établir un lien familial entre le très respecté directeur du Bien Public et le Jobard du jour,  Antoine Emmanuel de son prénom, lequel, 40 ans auparavant, a lui aussi défrayé la chronique judiciaire de son époque. La différence, et elle est de taille, ce Jobard ci est l’auteur d’un crime qu’André Breton et ses amis surréalistes adeptes de « l’acte gratuit », n’auraient sans doute pas désavoué. Un crime sans mobile, un crime absurde commis par un jeune homme de tout juste 23 ans déjà las de la vie.

Le 15 septembre 1861, toute la bonne société lyonnaise se presse au théâtre des Célestins. Elle est venue applaudir la célébrissime cantatrice de l’époque, Mlle Rey, dans le rôle titre de l’opéra Adrienne Lecouvreur (1). Le second acte vient tout juste de commencer quand, d’une loge, une jeune femme élégamment vêtue d’une robe de soie crème au large décolleté, ressent brutalement une douleur aigüe juste au-dessus du sein gauche. Elle pousse un petit cri qui, un court instant, va distraire les artistes comme le public. Elle porte la main à sa poitrine et s’exclame : « Mon Dieu ! qui est-ce qui m’a donné un coup de couteau ? ».

Son mari qui n’a rien vu se précipite vers elle et voit le sang qui inonde maintenant le corsage de son épouse sidérée. Instinctivement, il se retourne vers le jeune homme qui se tient debout derrière eux depuis le début du spectacle. Les bras croisé sur sa poitrine, le visage marmoréen, celui-ci ne scille pas quand M. Ricard se rue sur lui et le saisit par le col : « Que vous ai-je fait pour que vous vous en preniez à ma femme ? ». Ce à quoi le jeune répond avec le plus grand calme : « Rien ! Je ne vous connais même pas ».

Une effarante confession

Demeurant sur place et ne cherchant nullement à fuir, le garçon est néanmoins rapidement interpellé par la police et conduit au commissariat de l’hôtel de ville. On réveille le commissaire qui, dans la nuit, commence l’interrogatoire. Toujours avec calme et une grande maîtrise de sa personne, le jeune homme confirme qu’il ne connaissait pas la victime, qu’il venait de s’asseoir derrière elle juste avant le début du premier acte, qu’il ne l’avait pas regardé ni « «tenter d’accrocher son regard » (sic), pas plus qu’il n’a réfléchi à l’endroit du corps où il allait frapper. Il ponctue son propos par cette effarante confession : « J’ai tué pour être tué en me ménageant le temps nécessaire pour me repentir ».

Le lendemain, dans le cabinet du juge d’instruction, il réitère ses déclarations et expose ce que fut sa vie jusqu’à cette soirée et comment il s’est résolu à passer à l’acte. Il raconte qu’il appartient à une honnête famille, qu’il fut élevé dans la religion chrétienne. Après de bonnes études et des recommandations honorables, il entre en qualité de commis chez M. Thébault, négociant en draperies, à Dijon. « Dans cette maison pieuse où je vivais, j’ai observé strictement les principes de ma religion ».

Face au juge, il s’ouvre de ses tourments : « Je ne saurais dire comment cela est arrivé mais alors que je venais d’avoir 17 ans, je fus saisi d’instincts mauvais qui m’ont poussé à fréquenter des mauvaises personnes. Je me suis mis à jouer aux cartes pour de l’argent (…/…). J’en ai perdu beaucoup et j’ai dû emprunter auprès de mes amis et de ma famille qui paya mes dettes pour éviter le déshonneur. Je fréquentais aussi des femmes de mauvaise vie, des prostituées ou des femmes adultères ».

Il poursuit sa confession en racontant comment, de déchéance en déchéance, « j’ai pris dégoût de moi-même mais sans avoir la force de me retirer du vice honteux qui m’entrainait (…/…). Ne pouvant changer ma conduite, j’ai résolu de me débarrasser de la vie. Mais je ne pouvais me résoudre à outrager ma religion en me suicidant. Le suicide m’aurait conduit devant Dieu chargé de fautes. J’ai donc résolu de me faire condamner à mort, persuadé qu’alors, je pourrais me repentir ».

Promis à une mort certaine

Une explication somme toute assez rationnelle même si elle semble témoigner d’un esprit torturé. Au reste, tentera-t-il d’expliquer au magistrat, il a tout fait pour causer le moins de mal possible et qu’il s’est préoccupé tantôt de l’état moral de la victime choisie, tantôt de la facilité qu’il aurait à mener à bien son projet homicide. Il avait un temps jeté son dévolu sur la personne du président de la République (2) en voyage officiel à Dijon.

Toutefois, mesurant la difficulté qu’il aurait à l’approcher et l’incertitude du succès, il aurait alors fait le choix de tuer un ecclésiastique. En supprimant un ministre du culte venant de célébrer le Saint-sacrifice, il s’en prenait à un homme en état de grâce sans compromettre donc le salut de son âme. Pour son compte, il n’en obtiendrait pas moins le résultat escompté celui d’être promis à une mort certaine. Dans les affres de son tourment permanent, il ne put néanmoins se résoudre à tuer un « homme de Dieu » lequel ne lui aurait probablement pas pardonné cette infamie. L’enfer, à coup sûr, l’attendrait pour l’éternité.

Il en était là de ses fulminations, errant dans les rues de Dijon à la recherche d’une victime compatible avec les réserves qu’il avait posées autour de ce passage à l’acte. Tuer, il s’en sentait capable, encore fallait-il qu’il trouvât la victime compatible avec les limites qu’il s’imposait. Tout cela était bien compliqué aussi, l’idée de supprimer le premier venu, finit par s’imposer.

A Dijon où il vivait, et où sa mère habitait aussi, cela était exclu. Pour l’anonymat, rien de mieux que Paris. Alors va pour la capitale. Mais à la gare, sans qu’il puisse en donner la raison, il prit le train pour… Lyon. Dans les rues de la ville, l’occasion ne se présenta pas et, confusément, il lui avait semblé que sa détermination fléchissait au fur et à mesure que la journée s’écoulait. Le hasard voulu qu’en début de soirée, il se trouva place des Célestins en face du théâtre éponyme. Dans l’élan de cette foule enthousiaste, il prit un billet dans une loge. Le hasard encore voulut que ce fut celle du couple Ricard qui terminait à Lyon une croisière sur le Rhône. Cette soirée d’opéra devait être le point d’orgue de ce voyage d’amoureux.

« Ma main a tremblé »

Le juge lui demande alors si, au moment ultime, une hésitation, un remord n’avaient su retenir le bras qui allait frapper la malheureuse et pourquoi elle plutôt que le mari ? Pour ce qui avait décidé du choix de la personne, la réponse fut d’ordre géométrique… Une question d’angle d’attaque tout simplement. Quant aux possibles scrupules, Jobard reconnaît que, jusqu’à l’ultime instant, il en a eu : « Oui, ma main a tremblé et je me suis couvert d’une sueur froide ». Voilà, il a tout dit, laissant le juge perplexe quant à l’exacte personnalité de cet étrange garçon.

L’heure n’était pas encore aux expertises psychiatriques mais le médecin de la prison Saint-Joseph qui l’ausculta conclut que le discours n’était pas délirant et que la folie n’était pas –a priori- une explication à retenir.

Du fond de sa cellule, Antoine Emmanuel Jobard écrit maintenant une longue lettre à ses parents dans laquelle il décrit par le détail ses premiers désordres, sa déchéance morale, son incapacité à y résister. Enfin la décision qu’il avait prise de s’en remettre à la justice des hommes avant celle de Dieu… au prix, certes, d’une victime innocente. C’était malheureusement le prix à payer pour sa rédemption. Renvoyé devant la cour d’assises du Rhône le 23 mars 1852, le procès va durer trois jours ce qui est assez exceptionnel pour cette époque. Jobard écoute l’acte d’accusation comme résigné par avance aux enjeux de son procès. Après tout, n’était-ce pas ce qu’il avait recherché ? Un chroniqueur du Journal  de Lyon  parlera  « du regard terne et vitreux, de la physionomie hébétée » du jeune homme qui répond posément aux questions et aux interrogations du président Bernardy : 

–        « Par ce geste fou, vous vouliez obtenir une condamnation capitale ? C’est bien cela ?

–       « Oui, monsieur le président ! »

–       « Si vous vouliez mourir, aviez-vous songé au suicide ? C’était une solution qui aurait sauvé la vie d’une innocente victime… »

–       « Je n’en ai jamais eu l’idée car elle offense Dieu ! »

Ce dialogue surréaliste provoque des remous contrastés dans la salle et fait hausser les sourcils à l’avocat général avant l’arrivée des premiers témoins à la barre. Tout d’abord Armand Ricard, le mari de la victime, dont l’accablement fait peine à voir, puis le commissaire de police Ballandier qui vient témoigner qu’en 25 ans de métier, il n’avait jamais vu un assassin aussi maître de lui-même. Jobard… un fou ? Non, il ne le croit pas mais il n’est pas « homme de l’art » comme il le dira à la cour.

L’expert, justement, le voilà qui s’avance. Il s’agit du docteur Tavernier, médecin aliéniste, expert près des tribunaux : « Quelle opinion avons-nous de nous former sur l’état mental de Jobard au moment du crime ? Tout porte à croire à un meurtre avec préméditation…Mais, mon avis est diamétralement opposé. Il y a plusieurs sortes de folie. Il y a entre autres pathologies, la monomanie-homicide-suicide et c’est bien dans cette catégorie là qu’il importe de classer Jobard ».

Evidemment, l’avocat général Gillardin ne partage pas « cette explication scientifique du meurtre » qui absout un peu trop aisément celui qui l’a commis. « L’honorable expert vient de nous dire que le geste criminel de Jobard relevait du désordre des organes. Je dis moi, qu’il s’agit là du pitoyable résultat de la dépravation de la volonté ».

Pendant plus de trois heures, les deux avocats de Jobard tentèrent de démonter étape par étape le processus criminel sur lequel, à aucun moment, leur client n’a pu avoir quelque emprise. Le crime est celui d’un homme dont le discernement était aboli et qui, en vertu de l’article 64 du code pénal de 1810 (3),  lequel stipulait : « Il n’y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l’action, ou lorsqu’il a été contraint par une force à laquelle il n’a pu résister ». Le deuxième terme semblait s’appliquer parfaitement à Jobard.

Ses avocats semblent confiants mais leur enthousiasme est vite douché lorsque, après trois heures de délibération, le jury revient en salle d’audience en répondant par l’affirmative aux deux questions qui leur étaient posées mais en lui octroyant les circonstances atténuantes. Antoine-Emmanuel Jobard sauvait donc sa tête ce qui n’était pas du tout dans son projet. Un coup de couteau pour rien donc et la réclusion criminelle à perpétuité. La perpétuité, c’est long quand, à 23 ans, on voulait déjà mourir !

Jean-Michel Armand

 

(1)    Le sujet est puisé dans la rivalité, historiquement authentique, qui opposa la princesse de Bouillon et l’actrice Adrianne Lecouvreur, célébrée par Voltaire. Adrianne Lecouvreur est un opéra en quatre actes d’après la pièce d’Eugène Scribe. Un triomphe de l’époque !

(2)    Le 1er juin 1851, Louis Napoléon Bonaparte est à Dijon à l’occasion de l’ouverture de la ligne Tonnerre Dijon – Chalon-sur-Saône

(3)    Art. 64 du CP de 1810 :« Il n’y a ni crime ni délit, lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l’action, ou lorsqu’il a été contraint par une force à laquelle il n’a pu résister »