Louis Marillier : In vino… fatalitas 

Le 13 septembre 1928, Louis Marillier, 58 ans, artiste sculpteur épousait en secondes noces Anaïs Debien, 50 ans. Tous deux étaient veufs et espéraient une fin de vie paisible au sein d’un couple sinon aimant du moins amical. Mais l’union ne fut pas heureuse…

Le nouveau marié, alcoolique compulsif, ne tardait pas à rudoyer puis à brutaliser son épouse, laquelle « malade des nerfs » (comme on disait encore à cette époque) sacrifia, sans doute par désespoir, au même attrait pour la bouteille. Aussi, dans une ambiance saturée, les scènes de ménage prirent-elles rapidement un tour violent. Madame reprochant à son mari sa brutalité et ses liaisons amoureuses, monsieur la jalousie morbide de madame, son caractère sombre et ombrageux et… son intempérance !

Courant octobre, le couple se rend à Dijon pour y faire quelques courses. Monsieur insiste pour se rendre rue Chaudronnerie chez son armurier. Il y achète trois boîtes de cartouches pour le revolver qu’il porte presque toujours sur lui. Une habitude, dira-t-il plus tard, gardée des années passées en Algérie. De retour à Glanon, le couple dîne rapidement et se rend au bal de la fête du village. Dans la foule des danseurs, Anaïs aperçoit une femme qu’elle croit être la maîtresse de son mari. Apostrophant la « rivale », elle se montre grossière et emportée. On dut séparer les belligérantes avant qu’elles ne se crêpassent les chignons.

 

L’arme s’est enrayée

De retour à la maison, l’algarade reprend de plus belle. Les noms d’oiseaux les moins aimables succèdent maintenant aux invectives les plus définitives. Saisissant alors son pistolet qu’il avait laissé sur une commode du salon, Louis Marillier lance alors à sa femme : « Cette fois, c’en est trop, je vais me suicider… tu l’auras cherché ! ». Ce à quoi, Anaïs aurait rétorqué : « Et bien vas-y, ne te gênes pas, tu me débarrasseras d’un médiocre ! ». Imprécation immédiatement suivie d’un « clic » de l’arme qui percute… dans le vide ! L’arme s’est enrayée…

Tournant alors les talons, Anaïs ne pourra s’abstenir d’une dernière vacherie : « Mon pauvre ami, tu es vraiment un minable ! ». La suite, c’est Louis Marillier qui la racontera aux gendarmes puis au juge d’instruction : l’arme toujours en main, il tente alors d’éjecter les balles du chargeur, quatre selon lui. Mauvais calcul ou mauvaise manipulation ? Quoiqu’il en soit, un coup part et une balle atteint la malheureuse Anaïs en plein ventre.

Sidéré par ce qui vient de se passer, Louis Marillier ne tente pas de la secourir ou d’appeler à l’aide. Il prend la fuite bien qu’il déclarera avoir « tenté de téléphoner au maire…/… puis de se rendre chez les gendarmes de Seurre ». Dans la panique, il ne trouvera pas la brigade…

Il préfère se rendre à Dijon chez un cousin chez lequel il arrive à 8 heures du matin et raconte ce qui vient de se passer. Le parent lui conseille de l’accompagner chez un avocat de ses amis. Lui saura indiquer ce qu’il y a de mieux à faire. Il est très précisément 13 h 50 quand tous trois pénètrent dans le commissariat de police. Après avoir une nouvelle fois raconté le drame à l’inspecteur de permanence, Louis Marillier est placé en garde à vue.

 

« Une femme qui saura satisfaire mes goûts »

Alertés par le maire, les gendarmes de la brigade de Seurre sont sur place à Glanon dès 8 heures du matin. C’est Marie Protot, une voisine, qui en allant lui porter son pain a découvert le corps déjà froid de la malheureuse Anaïs.
Comment donc cet homme issu d’une « bonne famille » (1) , artiste reconnu pour l’originalité de ses œuvres, a-t-il pu déchoir jusqu’à se retrouver dans une geôle de police ?

La famille Marillier est pourtant honorablement connue à Glanon où elle possède une belle propriété et des terres qui assurent à la famille une aisance financière. Louis est le fils ainé d’une fratrie de trois enfants. Adolescent, il se rêve artiste et possède un vrai talent en dessin, puis se passionne pour la sculpture. Bien que son père eut rêvé pour lui d’une carrière plus établie, la vocation de Louis n’est pas contrariée et, à 17 ans, il rentre à l’école des Beaux-arts de Dijon, en sort quatre ans après avec un deuxième prix de modelage et la médaille de bronze au concours général.

Diplômé, il s’installe à Lyon où il a trouvé un emploi de modeleur chez un orfèvre réputé de la place. C’est à Lyon qu’il fait la connaissance d’une jeune modiste qu’il épouse en 1902. Pour des raisons que le dossier judiciaire n’évoque pas, le couple cédant à l’invitation de leur fils aîné qui y est déjà établi, franchit la Méditerranée et s’établit à Alger où les affaires semblent aller au mieux pour l’artiste.

Hélas, madame décède en janvier 1928, laissant Louis Marillier désemparé et meurtri par une brouille tenace avec son fils Jean-Guy et sa belle-fille. Il écrit alors à son père le priant « de bien vouloir lui trouver une femme de ses connaissances…/…une femme qui saura satisfaire mes goûts ». Monsieur Marillier père s’acquitte si bien de sa « mission » que dès le mois de juin, il présente à son fils, Anaïs Debien, veuve de Célestin Manlay décédé quelque mois plus tôt.

De fait, il n’a pas cherché bien loin pour trouver la « bonne personne » puisque c’est une nièce, cousine au premier degré de Louis qui fait l’objet de son choix. Ils font rapidement les présentations et conviennent du mariage pour le mois de septembre suivant. Berthe Marillier, sœur du marié, déclarera au juge d’instruction que durant la cérémonie, elle avait trouvé la mariée « les yeux hagards, comme absente à ce qui se passait…/…mais je ne connais plus grand-chose de mon frère que je n’avais plus revu depuis 17 ans ».

 

Une franche propension pour les alcools forts 

Le couple s’installe dans la propriété familiale de Glanon et, rapidement, le trouble puis la discorde s’installent. Deux mois seulement après ce rapide hyménée, Louis écrit à son frère établi à Nice pour se plaindre de sa nouvelle épouse qui aurait « une franche propension pour les alcools forts ». En janvier 1929, une autre lettre fait état d’une violente dispute au cours de laquelle madame lui aurait jeté une brique à la figure, lui ouvrant l’arcade sourcilière. Dans ce même courrier, il fait état des démarches entreprises auprès du juge civil pour qu’une séparation de corps soit prononcée « dans les meilleurs délais car la situation m’est devenue intolérable ». La justice a-t-elle procrastinée ou, dans ce délai, le couple a-t-il tenté de se rabibocher ? Quoiqu’il en soit, on connait le tragique épilogue d’une histoire qui n’aurait probablement dû jamais commencer.

Le coup de feu, même malencontreux, a fait quand même une victime et c’est donc détenu que Louis Marillier comparait pour homicide involontaire devant la cour d’assises le 27 novembre 1929 (2). Il a choisi comme défenseur le plus célèbre avocat du barreau de Dijon… Gaston Gérard (3) ! On ne pouvait  faire meilleur choix ! Pour l’avocat général qui exhorte les jurés « à mettre fin à la révolvérisation des conflits » (sic) (4),  « Marillier a bien tué sa femme pour mettre fin à une relation devenue obsédante ».

Favorable « par principe –dit-il – aux peines de réclusion », il ne sera pas hostile à la question subsidiaire posée d’un « meurtre par imprudence » ce qui aurait pour conséquence de minorer la sentence. A la barre défilent les témoins. Cité à comparaître, le maire, Alfred Gabus témoigne qu’à plusieurs reprises Anaïs était venue se plaindre des violences de son mari, lequel, il le reconnait, pouvait être violent quand il avait trop bu. Mais, ajoute-t-il, « la jalousie de madame Marillier n’était pas justifiée ». Eugène, le frère de l’accusé, vient de Nice pour dire qu’effectivement, son frère était revenu d’Algérie avec des habitudes d’intempérance mais que « jamais, [il] ne l’a connu agressif encore moins violent. Son caractère était doux de nature ».

Pour contredire ce portait trop parfait, un voisin du couple, un certain Brugas viendra dire dans quelles circonstances l’accusé avait menacé de tuer tous ceux qui, comme son père, lui reprocherait son mode de vie. Mais ce témoignage « à charge » ne va pas contrarier la défense. Déployant tout son talent, maître Gaston Gérard retrace les mérites artistiques et les qualités de bonté reconnus de son client. Pour lui, pas de doute « il s’agit bien d’un accident, d’un terrible et tragique accident » martèle-t-il face aux jurés sans oublier d’égratigner au passage la personnalité « maladivement jalouse » d’Anaïs. Il réclame l’acquittement.

Le dernier mot revenant à l’accusé, Louis Marillier ne peut que laisser éclater un pathétique sanglot non feint mais du plus bel effet de repentance. A 18 h 10, les jurés se retirent pour revenir 15 minutes plus tard. On sait qu’une délibération aussi rapide indique qu’il n’y a pas eu de débat et que tous les jurés sont en accord. Mais dans quel sens ? Tous retiennent leur souffle quand le président François lit le délibéré. Le tribunal acquitte Louis Marillier du chef de meurtre mais le déclare coupable d’homicide par accident et le condamne à une année d’emprisonnement. La sculpture récupérera bientôt un de ses meilleurs fils, libéré conditionnellement six mois après.

Bonum vinum laetificat cor hominis. Hoc certum est ? … Le bon vin réjouit le cœur de l’homme. Est-ce certain ?

Jean-Michel Armand

(1) : Son père a été élu conseiller municipal après les élections de 1888.

(2) : On notera encore une fois le délai très court entre la commission des faits et le renvoi devant la juridiction de jugement. Trois mois, là où, aujourd’hui, le délai moyen est de trois années.

(3) : Gaston Gérard est un avocat, un homme politique et un homme de Lettres français. Il a été maire de Dijon de 1919 à 1935, député de la Côte-d’Or dans les années 1930 et le premier sous-secrétaire d’Etat en France à être chargé du tourisme.

(4) : Trois autres affaires similaires sont inscrites au rôle de cette même session d’assises.