Affaire Jadot : De l’amour à la folie meurtrière

Pour notre rubrique Les Archives du Crime, Jean-Michel Armand reviendra sur différents crimes. Des mystères, des enquêtes et des rebondissements qui ont marqué la région au fil du temps. Un voyage captivant à travers les méandres du passé criminel local.

Résumé de l’épisode précédent (numéro du 31 janvier).

Jean-Marcel Jadot, jeune dandy désœuvré et fantasque vit une relation exclusive avec le jeune Eugène Jobard – 17 ans – fils du directeur du Bien Public. Quand les parents découvrent la nature du lien qui réunit les deux jeunes gens, ils lui interdisent leur porte. Dévasté par ce rejet, il tue son jeune amant et son père. Adolescent difficile au caractère emporté et déréglé, c’est maintenant un jeune homme dont la famille ne sait plus quoi faire.

Il faut dire qu’ils en ont vu de toutes les couleurs avec ce garçon. Enfant, il est d’un caractère extrêmement difficile ce qui explique certainement leur faiblesse éducative. Il a tout juste 7 ans quand on le place en qualité d’interne au collège Saint-François de Sales. Et il y restera jusqu’à l’âge de 20 ans. Cependant, il échouera par deux fois à son baccalauréat. S’ensuivront des années d’instabilité durant lesquelles il sera successivement étudiant en comptabilité, employé dans différentes maisons de commerce de la place dans lesquelles il ne tient pas bien longtemps. Puis, c’est l’attrait de Paris où on le retrouve secrétaire d’un journal discrétionnaire : « L’écho littéraire et mondain ».

En 1903, il publie à compte d’auteur un recueil de poèmes : « Les Reflets ». C’est aussi l’année qui voit son retour calamiteux à Dijon. Traînant son mal être, il devient l’amant d’une jeune fille de 16 ans dont la mère exploite un « garni » rue Jean-Jacques Rousseau. Pour éviter le scandale, ses parents l’expédient en Suisse dans une maison de santé. Il s’en échappe dès le lendemain pour rejoindre sa jeune maîtresse à Zurich. Rentré seul à Dijon début septembre 1903, il n’y reste guère puisque ses parents cette fois le conduisent à Meyzieu près de Lyon dans la clinique du docteur Courjon, un établissement pour personnes aux « nerfs fatigués ». Il s’en évade le jour suivant.

Cette fois, ses parents sont résolus à le faire interner dans un asile mais l’établissement refuse de signer un certificat qui établirait « une maladie mentale ». Aux grands maux, grands remèdes, cette fois, Arthur Jadot, faisant jouer ses relations, trouve à ce fils devenu encombrant une place en or au sein de la société L’Omnium Français… à Saïgon !

 

Les charmes vénéneux de l’extrême orient

Le 15 septembre 1903, les deux tourtereaux embarquent à Marseille. A peine entré à l’Omnium, Jadot retrouve vite ses habitudes d’oisiveté, négligeant rapidement son service pour courir les bars et les bordels. Au bout de deux mois, on lui montre la porte. Il se fait alors embaucher au journal L’Opinion dont le rédacteur est séduit par la plume élégante du jeune homme. Mais une fois de plus, il se montre incapable de tenir son poste. Quelques rares amis tentent de le recaser en qualité de commissaire-adjoint à la Compagnie des Messageries Fluviales… On le remercie au bout de quinze jours.

Sur la place de Saïgon, sa réputation est à ce point désastreuse qu’il ne trouve plus nul part où s’employer. Lassée de la situation, Eugénie le quitte pour un jeune commis d’administration et rentre en France. A partir d’avril 1904, c’est un homme sale et déguenillé qu’on voit traîner dans tous les bouges de la ville, le plus souvent sous l’emprise de l’opium. Il créait le scandale et le désordre au point que le consulat français va rapatrier à ses frais ce triste ressortissant.

C’est en piteux état que Jadot débarque à Marseille où sa mère l’attend. S’ensuivront des aventures canadiennes qui se termineront une fois encore par son expulsion mais cette fois à ses frais. C’est en qualité d’homme de cale sur un cargo transportant des bœufs qu’il se retrouve au Havre sans un sou. Un ultime mandat de madame mère lui permettra tout juste d’acheter un aller en troisième classe pour regagner Dijon.

C’est peu de temps après ce retour pitoyable que Jean-Marcel, « remplumé » grâce aux bons soins de sa maman, va faire la connaissance d’Eugène Jobard. On connaît le triste épilogue de cette sulfureuse relation. Maintenant, il va falloir s’expliquer. Invité par le procureur à qualifier la nature des relations entretenues avec ce jeune garçon encore mineur, il affirme « qu’elles étaient chastes » pour ajouter curieusement : « Vous connaissez la différence entre sodomie et pédérastie, non ? »

Le juge d’instruction fera saisir la volumineuse correspondance échangée par les deux garçons. Il a aussi sur son bureau le manuscrit saisi par les policiers lors de son arrestation dont le titre sibyllin « Novissima verba » (1) ne laisse d’étonner. Cet ultime opus, terminé à la hâte alors que la police piétine devant sa chambre où il s’est enfermé, réclamant du temps pour le conclure. Lorsque les inspecteurs pénètrent enfin dans la chambre, il y trouve un infernal capharnaüm morbide : des têtes de mort, un corbeau empaillé et… deux pistolets chargés. Jadot avait-il le projet de mettre fin à ses jours voire d’en découdre avec la police ? Il soutiendra que non. Ecroué à la maison d’arrêt, il écrit lettre sur lettre à Eugène, courriers saisis par la censure pénitentiaire et remis au juge. Sait-il qu’il vient de le tuer ?

 

L’enfer du bagne au bout du chemin

Jean-Marcel Jadot est renvoyé devant la cour d’assises le 6 août 1907. Assisté de ses deux avocats, maîtres Aulois et Masson, il se présente dans une posture contrite mais ne cède rien au président Fougères quand celui-ci veut lui faire admettre la préméditation s’appuyant au reste sur un écrit saisi dans sa chambre dans lequel il exprime le désir d’en finir avec Eugène. « Un texte écrit dans un moment de détresse » balaye-t-il. Les dépositions de Berthe Jobard doublement éplorée par la perte de son époux et de son fils n’aura d’égal que celle de la mère de Jadot qui viendra dire à la barre, quel long calvaire fut l’éducation puis le soutien indéfectible à ce fils qui, dès l’âge de 10 ans, dut consulter des médecins aliénistes de l’hôpital de la Chartreuse, à Dijon.

« A l’âge de 14 ans déclarera-t-elle – il déambulait dans les rues vêtu de peaux de renard en soufflant dans un cor de chasse ». Des déclarations qui seront précieuses à maître Aulois qui plaidera la folie homicide : « Jadot a tué sous l’effet de la passion, passion exacerbée lorsque Paul Jobard lui ferma la porte de sa maison ». Un crime de fou, selon ses avocats, quand les trois experts ne verront, eux « qu’un simulateur manipulateur ». Autant dire qu’ils ouvrent un boulevard à l’avocat général Godefroy qui martèlera que Jadot est « un simulateur, pervers et dégénéré … /… il a tout piétiné, tout détruit ». Tous s’attendent à ce qu’il réclame le châtiment suprême mais étonnamment, il ne sollicite des jurés que « son envoi au bagne pour se repentir et expier jusqu’à la fin de sa vie ».

Après plus d’une heure de délibération, le jury reviendra en répondant affirmativement aux questions posées en excluant les circonstances atténuantes ouvrant ainsi la voie à la pire des sanctions. Allant au-delà des réquisitions du parquet général, la cour prononce la peine capitale. Immédiatement, les jurés signent un recours en grâce en faveur du condamné sachant que le président Armand Fallières, farouche opposant à la peine de mort, le signerait. On ignore tout de ce qu’il advint (2) d’Alfred Jadot qui, par orgueil blessé, avait tué celui qu’il avait le plus aimé !

Jean-Michel Armand

 

  1.  Ces deux mots désignent chez les auteurs anciens, les dernières paroles d’un mourant. Il s’agit aussi d’une cérémonie funèbre : le prêtre jette sur les assistants l’eau lustrale et prononce les derniers adieux.
  2.   Seule la consultation des archives nationale de l’outre mer (ANOM) permettrait peut-être de savoir quel fut son destin au bagne.