Revoir Paris

A Paris, Mia est prise dans un attentat dans une brasserie. Trois mois plus tard, alors qu’elle n’a toujours pas réussi à reprendre le cours de sa vie et qu’elle ne se rappelle de l’évènement que par bribes, Mia décide d’enquêter dans sa mémoire pour retrouver le chemin d’un bonheur possible. Sur le trottoir de la brasserie endeuillée, elle croise Thomas…

REVOIR PARIS est le quatrième long-métrage en dix ans de la réalisatrice Alice Winocour, également coscénariste de l’admirable MUSTANG (2015), après AUGUSTINE (2012), MARYLAND (2015) et PROXIMA (2019), films qui mettent toujours au centre de leur histoire des femmes, magistralement incarnées par Soko, Diane Kruger, Eva Green. Ce dernier opus est un film sur le désir de résilience, l’enquête d’une femme sur sa propre mémoire pour se reconstruire et retrouver le bonheur. Cette femme, Mia, est interprétée magnifiquement par Virgina Efira, tout en pudeur et retenue. Cela ne l’empêche pas de traverser la nuit parisienne sur une moto, motif très cinématographique, accentué par le cuir noir qu’elle porte comme une seconde peau tout au long de ce voyage hypnotique.

Fragments d'un miroir éclaté

Il y a quelque chose d’à la fois brut et onirique dans le Paris de Winocour. La ville est blessée dans sa chair. La fiction est tirée de l’expérience du frère de la cinéaste, présent au Bataclan lors de l’attentat du 13 novembre 2015. Étrangement, Alice Winocour devient au fil de sa filmographie la réalisatrice du stress post-traumatique, après l’hystérie d’AUGUSTINE, ou la figure du soldat qui revient du champ de bataille dans MARYLAND, magnifiquement incarné par Matthias Shoenaerts.

Lors de la séquence de l’attentat, le spectateur adopte le point de vue de Mia, à plat ventre et qui ne voit que les pieds des terroristes. « Un attentat c’est la négation de la pensée, c’est impossible à montrer. » Ce n’est pas l’attentat en lui-même qui intéresse Winocour – même s’il est un moment fort du film grâce à l’intelligence de son parti-pris de mise en scène – mais les traces indélébiles qu’il laisse chez les victimes. Aucune d’entre elles n’a une vision globale de l’attaque, mais seulement des bribes, des images désordonnées comme les fragments d’un miroir éclaté.

Regarder la ville autrement, la vie autrement … après l’attentat et le trou noir de sa mémoire : une mémoire qui déconstruit puis reconstruit les évènements. Mia réussit à se connecter aux autres grâce à une association des survivants de la brasserie l’Etoile d’or, communauté de personnes qui essayent de se rétablir ensemble, à travers les objets, dans ce lieu de la tragédie. Elle ne peut se reconstruire seule : ce n’est qu’à travers les rencontres et le collectif qu’elle parvient à devenir une nouvelle personne. La jeune femme n’est pas complaisante avec sa souffrance, elle est en quête, dans l’ouverture aux autres.

Un diamant brut au cœur du trauma

Mia recherche dans Paris la main qui l’a sauvée, ce qui donnera lieu à une très belle scène inspirée des LUMIERES DE LA VILLE de Charlie Chaplin. Winocour filme le Paris des invisibles, celui des arrière-cuisines. Les fantômes du film ne sont pas seulement les victimes des attentas, ce sont aussi les sans-papiers, les clandestins. Mais la rencontre la plus déterminante sera sans doute pour Mia celle de Thomas : tous les deux sont des gens seuls, abimés, qui se soignent ensemble. Winocour filme parfaitement la fragilité, l’humanité qui se cache derrière la virilité. Benoît Magimel est impeccable dans ce rôle. Il incarne une partie de ce « diamant au cœur du trauma », cet élément positif qui survient autour d’un évènement tragique, un lien fort qui se tisse et qui ne se serait pas noué sans cet attentat meurtrier.

Les flashbacks qui ponctuent le film sont une résurrection du passé traumatique, faisant surgir de manière soudaine et involontaire des images mentales qui envahissent l’écran comme un éblouissement. Le travail sur la bande sonore est admirable. La chanteuse suédoise Anna von Hausswolff, qui joue habituellement de l’orgue mélangé à des basses surpuissantes dans les églises, signe la musique sacrée et lumineuse de ce drame intime et collectif. Elle parvient à réveiller des êtres somnambuliques, comme des ombres qui voyagent dans la nuit, proches des zombies, et à réconcilier une ville avec ses vies. C’est bien une « ode à la vie et à la poésie » que signe Alice Winocour, grande réalisatrice dont il faut (re)découvrir la filmographie. En attendant, vous pouvez aller revoir Paris.

Raphaël Moretto

Drame français d’Alice Winocour avec Virginie Efira, Benoît Magimel, Grégoire Colin, Maya Sansa et Amadou Mbow.