Certaines maladies sont génétiques, héréditaires ou pas. D’autres ont des origines socio-économiques, expliquées par des métiers ou des modes de vie, on pense là à l’exposition à l’amiante ou à l’obésité due aux méfaits de la « malbouffe ». Et puis il y a les maladies contagieuses, qui sont des maladies relationnelles. En effet, elles se propagent parce que nous sommes en contact (« en relation ») avec des porteurs du virus. Alors, pour stopper leur propagation, il faut adopter des mesures mettant autrui « à bonne distance », voire confiner les individus afin qu’ainsi claquemurés, les virus nichés dans les personnes à leurs corps défendant n’aient plus l’opportunité de se diffuser.
Eh bien le Covid est une maladie éminemment relationnelle, comme le fut bien avant lui la terrible peste. Mais relationnelle, la maladie l’est aussi car elle affecte gravement la perception du corps de l’autre, tout en entravant le ballet gestuel que nous dansions inconsciemment avec nos semblables, dès lors que nous étions en société. Or, ce pas de deux est éminemment sémantique, porteur d’un sens fort bien perçu, intuitivement, par les protagonistes. Avec le Covid la « double peine », c’est que par delà sa circulation possiblement létale, le sens produit et perçu par les corps en interaction est gravement amoindri.
Depuis quelques années, les théories assurant la promotion du « langage non verbal » sont très à la mode. Veine éditoriale lucrative, ces théories diffusent leur vulgate de la gestualité signifiante via conférences et émissions. Ses concepts un peu fumeux expliquent que « presque tout le sens de nos échanges passerait dans le silence des gestes et des mimiques ». On se demande parfois : « A quoi bon parler, alors ? ». Mais même sans aller jusqu’à affirmer que « 7 % seulement du sens d’un échange réside dans les mots », il faut bien reconnaître que le corps joue un rôle très important dans la transmission du sens de ce que nous disons et ressentons. Or, la production de ce sens gestuel est désormais entravée par les dispositions prises pour lutter contre le Covid. Celui-ci est bien une maladie relationnelle, en ce qu’il interdit à d’autres canaux sémantiques de compléter utilement la parole.
L’habituelle « lisibilité » du corps d’autrui se trouve au mieux empêtrée, au pire empêchée. Ainsi en va-t-il d’abord du visage, de son sourire amputé par le masque, qui voile toutes les expressions que rendait la bouche. Le « mimo-facial » (recouvrant les expressions émotionnelles du visage) est désormais réduit au regard, dès lors que nous sommes en face de quelqu’un en public. Autre dommage qui n’est pas que collatéral, ce masque déforme la parole. Masqués, nos bavardages deviennent marmonnages. Et bien souvent, on est obligé de faire répéter nos interlocuteurs comme si nous étions malentendants. Mais c’est la gestuelle aussi qui est remise en cause par la distanciation et les gestes barrières. Nous dansons en public une valse-hésitation nous voyant tenter de garder la bonne distance ou se réadapter en reculant prestement, quand nous considérons que le « regard social » (ce juge moral suprême !) nous enjoint de nous tenir… à bonne distance. Un mouvement reste en suspens, une main se retire, un pas en arrière et jamais en avant, on se raidit, et puis ce sourire crispé que l’autre ne verra pas… C’est ce que nous impose le Covid, engonçant nos corps dans un scaphandrier invisible et pesant. Les gestes ont perdu tout naturel. Ils vont tour à tour être plus volubiles, pour tenter de « dire plus », ou restreints et contraints car on se dit confusément que bouger pourrait contaminer. La prison mentale nous enfermant autour de ce qu’il convient de faire ou de pas faire est renforcée par la réclusion sociale imposée par la distanciation et les (biens nommés) gestes barrières.
Masque, gestes barrière, distanciation et méfiance intégrée sont autant de chicanes complexifiant le chemin vers l’autre, et vers le sens produit à deux. Ils sont aussi une blessure narcissique imposée à notre société de communication qui faisait la promotion du naturel dans les relations, de la spontanéité du « jeunisme » et de l’ouverture à l’autre des impératifs catégoriques de l’époque. Nous obligeant à nous escargoter, le Covid nous astreint à une réclusion blessante, à une quête de signes infructueuse et même stérile quand nos semblables s’éloignent pour n’être proches de nous – quel paradoxe ! – que sans masque et souriants derrière des écrans. C’est là que la société de communication et son arsenal technologique sauvent l’honneur, bien piteusement… Car toutes et tous reclus derrière les miroirs sans tain de la « télé-vie », si loin de la sensorialité des rapports du « monde d’avant ».
par Pascal Lardellier





