Faire place nette pour être seul en vue *

Autrefois, le curé du village, le maire et l’instituteur enseignaient de vrais repères, parlaient le même langage, enseignant dès l’enfance le sens du Bien et du Mal, le respect du prochain. Avec un point commun : l’attachement au respect du droit, aux valeurs qui fondent notre société, au respect de l’autre, dans ce que nous avons en commun, comme dans ce que nous avons de divergent.

C’était le temps des hussards noirs de la République qui se faisaient de leur vocation quasi religieuse -au sens originel du terme : « qui relie »- l’idée la plus haute et la plus exigeante.

C’était le temps où nos aînés étaient d’authentiques républicains viscéraux, fiers d’appartenir à la patrie des droits de l’homme, profondément attaché à la laïcité, à l’égalité de tous, à la liberté d’expression.

Le temps où l’on donnait en exemple aux enfants la sagesse du Petit Poucet qui, semant des cailloux derrière lui, parvient à retrouver son chemin. Aujourd’hui, le danger est bien plutôt de laisser trop de traces sur son passage. Quant aux cailloux, leurs cibles s’appellent désormais forces de l’ordre, commissariats de police, vitrines de magasins… Les esprits charitables issus de La France Insoumise ou d’Europe Ecologie Les Verts -qui se ressemble s’assemble, les latinistes auraient dit asinus asinum fricat– bien loin de l’indignation utile et nécessaire, préfèrent parler de jets de pétards plutôt que de jets de mortier. Attention : la dérision est forcément porteuse d’une « violence symbolique » qu’on ne saurait répandre autour de soi sans un minimum de réflexion et de sagesse.

La semence de l’Histoire offre à chaque époque des gènes inédits. La peur du gendarme a disparu par l’effet du chantage au racisme, au colonialisme, par l’effet de ce poison mortel pour la démocratie qu’est l’idéologie victimaire. La réalité est déplaisante, mais elle est irrémédiable dans un pays qui demeure le pays du blocage et du maternage où n’importe quelle réforme est d’abord perçue comme une souffrance, et le changement -quel qu’il soit, d’où qu’il vienne- comme une agression.

Mais revenons à cette époque d’autrefois où l’on se contentait de « remettre l’église au centre du village » pour régler problèmes et différends. C’était une autre époque. Aujourd’hui, on décide de faire « place nette » pour lutter contre les trafics qui ne gangrènent pas seulement les banlieues mais tout simplement notre quotidien avec une violence qui atteint son paroxisme dans des endroits plutôt tranquilles, bien loin des quartiers nord de Marseille, du 9-3 en général ou de Lyon-Villeurbanne. Reconnaissons que ces opérations « place nette » menées en plein jour à grand renfort de forces de l’ordre ne font guère plus d’effet qu’un éternuement un soir de match du PSG dans la tribune d’Auteuil.

La complexité du sujet appelle à raison garder et cette volonté de rassurer à tout prix en montrant des biceps de boxeur amateur tombe dans le simplissime et le ridicule, voire même dans l’indécent. Le réflexe n’est malheureusement pas pavlovien. Il relève d’effets de communication difficiles à comprendre quand les tribunaux donnent souvent à voir des signaux contradictoires.

Aussi, plutôt que d’évoquer la possibilité d’envoyer des troupes au sol en Ukraine, n’était-il pas plus opportun d’imaginer ces mêmes troupes au pied des barres d’immeubles où règnent des trafics qui terrorisent une population qui n’aspire qu’à tenter de mener une vie normale ?

Emmanuel Macron devrait se méfier un peu plus des Français, ces « veaux », selon la célèbre formule du général de Gaulle, qui, sans prévenir, se transforment parfois en taureaux. Gare aux prochaines élections européennes qui pourraient prendre des allures de corrida.

Jean-Louis Pierre

* « Les Rougon, sans bien voir comment ils se débarrasseraient de ces gens-là et feraient ensuite place nette pour se mettre seuls en vue, se livraient pourtant à de grandes espérances, en ne trouvant personne qui leur disputât leur rôle de sauveurs ».


Emile Zola, La Fortune des Rougon, 1871.