Le Covid, « trou noir médiatique »

Tous ceux qui s’intéressent un peu à la culture scientifique ont entendu parler des « trous noirs » dans l’Univers, ces champs gravitationnels qui auraient pour caractéristique d’aspirer tout ce qui passe près d’eux tant ils recèlent d’énergie (je fais simple ; bien sûr, en astrophysique, les choses sont un peu plus complexes que cela).

Eh bien on pourrait dire, toutes choses égales par ailleurs, que le Covid est un formidable « trou noir médiatique ». Fait rare dans l’histoire des médias et de l’information, cela fait maintenant un an que l’épidémie tient le premier rôle sur la scène médiatique presque sans partage, aspirant tous les sujets, compressant tous les thèmes, hachant menu le reste de l’actualité. Covid le jour et la nuit, Covid dans les journaux et à la télé, Covid à la radio et sur les réseaux sociaux... Nous sommes nombreux à en avoir plus qu’assez, et pourtant, le perfide virus reste omniprésent et obsédant, reléguant loin tout ce qui faisait auparavant le quotidien de nos actualités.

Nous ne nous étonnons plus de le voir ouvrir le journal télévisé tous les jours midi et soir, de constater que les émissions de débats tels C dans l’air (sur France 5) lui consacre désormais 75 % de leur antenne quotidienne. Et que les émissions d’analyses, de débats et de vulgarisation sont entièrement consacrées au virus, juste entrecoupées, à intervalles réguliers, par le temps d’antenne conséquent que s’octroient le gouvernement, le Président, le Premier ministre ou encore le Ministre de la santé, tous là pour évoquer le Covid. Et on se souvient du macabre point quotidien de Jérôme Salomon, Cassandre morne qui égrenait chaque soir lors du premier confinement le nombre de victimes du jour.

Il y a eu une seule accalmie durant cette année covidienne : l’élection présidentielle américaine. Le virus, « diabolique et intelligent » (selon l’omnipotent J.-F. Delfraissy, expert en chef) a-t-il pris ombrage que l’irascible Trump lui vole la lumière quelques semaines ? Depuis, le Covid a repris sa place en Unes et en ouvertures d’antennes; sans compter les éditions spéciales et autres flash-infos consacrés au virus et à ses mille variants… médiatiques : la gestion politique et sanitaire, les acteurs (politiques, experts, soignants, polémistes…) l’étendue de la propagation, les régions touchées, les autres pays, etc. Le Covid est un livre ouvert aux pages blanches, qui chaque jour écrit sa funeste légende. Et d’autant plus perfidement qu’il annule et rejette en coulisses tout ce qui avait auparavant les honneurs de la rampe médiatique. En clair, quand on ne parle pas du Covid, eh bien on en parle encore, via ses dommages collatéraux.

Le Covid a introduit une série de dérèglements majeurs dans la société et dans nos vies. Mais il a aussi contaminé le système médiatique, en rompant tous ses équilibres antérieurs. Et il y a une autre pathologie dont la pandémie est porteuse : c’est « l’infobésité », ou « surcharge informationnelle ». Le Covid est un virus bien sûr, mais il est aussi une construction médiatique et sociale, un ensemble de représentations et d’imaginaires dont la plupart sont colportés par les médias. Or « l’infobésité » a gagné et nous affecte presque tous. C’est aussi parce que nous sommes saturés d’informations (et d’informations contradictoires), c’est aussi parce que la production du Covid est une suite de rebondissements permanents (masques, tests, confinements et couvre-feux, incertitudes autour du vaccin et maintenant des « variants ») que nous avons l’impression de ne jamais en avoir terminé avec lui.

Des théoriciens des médias avaient proposé le concept « d’événement-monstre ». Il s’agit d’événements historiques qui ont la capacité à aimanter l’attention des médias et à focaliser l’opinion publique plusieurs heures voire plusieurs jours. Et on a tous en tête l’assassinat de JFK, le 11 Septembre, la mort de tel illustre personnalité (Lady Di ou un de nos présidents), les élections présidentielles, et puis ces terribles attentats qui ensanglantent la France à intervalles irréguliers. Ils vont occuper l’antenne des heures durant, désorganiser la grille habituelle des programmes (cf. les breaking news), ouvrir un feuilleton haletant et souvent dramatique. Eh bien le Covid rejette tous ces moments historiques loin derrière lui, trustant depuis des mois de manière quasi-exclusive nos écrans et nos ondes. Ceci n’est pas sans incidence sur le moral des Français, et leur santé mentale. Stress, dépression, idées noires, pensées obsessionnelles, oisiveté anxieuse, tensions de toutes natures, insomnies et explosion de la prise d’anxiolytiques sont quelques uns des pathologies (in)directement imputables au traitement médiatique du Covid et à la couverture quasi-hypnotique et un rien ambigüe de la pandémie. Car « quand même », la plupart des médias (notamment télévisuels) carburent aux émotions (peur, paranoïa…), à un suspense malséant et à de permanents retournements de situations, pouvant conduire à la folie. Tout cela constitue un dommage collatéral supplémentaire de cette crise, qui laissera des traces durables, quand cette séquence historique sera refermée, si elle se referme. Car le Covid, quand même, quel sacré client, pour les médias ; cette chronique assumant de contribuer à sa façon à l’incessante glose du grand récit covidien.

Pascal Lardellier
Professeur à l'Université de Bourgogne