Les Couleurs de la Vie #6

Il est coutumier d’entendre prononcer l’expression « Les couleurs, c’est la vie » ! Mais qu’entendre par là ? Telle est la modeste vocation de cette chronique qui se veut exploratoire, en cette période d’intériorisation, d’intériorité, et de post-confinement, de ce registre ordinaire que sont les couleurs, leurs infinies nuances, leurs évocations émotionnelles, leurs ramifications symboliques, leurs traditions historiques, etc. Aujourd’hui, abordons une des tonalités des plus paradoxales.

Parler de violet, c’est évoquer la notion de limite, de bord, de frontière. En premier lieu, et en convoquant la rationalité scientifique, de cette discipline qui explore la vision en particulier, en cette tonalité s’arrête la frange du monde perceptible : en d’autres termes, elle marque la lisière du visible et de l’invisible, de ce qui se traduit du connaissable par nos sens ordinaires, à cet inconnu qui existe mais ne peut être appréhendé et décrits par les termes communs. En deçà, les nuances azurées et bleutées. Au-delà, l’ultra-violet ! A l’inverse, l’infra-rouge, cette limite située à l’autre extrémité du spectre dit visible. Mais visible, par notre espèce ! Car d’autres espèces vivantes, les abeilles notamment, comme un grand nombre d’oiseaux, des crustacés, certains vertébrés tels les rennes lapons, disposent de cette capacité physiologique à pouvoir explorer cette frange pour nous, humains, insaisissable… Est-ce cette position de frontière entre connu et inconnu qui aura contribué à désigner cette tonalité, durant le Moyen âge (le terme moderne apparaissant au début du XIIIe siècle), par le vocable latin « subniger », c’est-à-dire « sous-noir », noir inférieur ?

Déjà, à cette époque, cette tonalité d’un entre-deux, au statut médian, échappe à toute dénomination figée. Sa fluctuation lexicale, amplifiée par la suite avec des référents végétaux et floraux tels que « Aubergine », « Prune », « Questch », « Lilas », « Cyclamen », « Lavande », « Mauve », « Iris », et bien évidemment l’emprunt de son origine étymologique à « Violette », induit des sillages gustatifs et olfactifs qui lui sont propres. Ce qui ne sera le cas du précieux « Améthyste » pour lequel, la neutralité polysensorielle se limitera à la sphère du visuel !

Fille de Bleu et de Rouge, fragile et quelque peu mièvre en sa claire jeunesse, arrivant à maturité, Violet devient une couleur gourmande et sensuelle, avec une personnalité bien trempée ! Mais trempée dans quoi ? Dans cette encre caractéristique qui, au temps où les papiers buvards accompagnaient les cahiers à spirales sur les plateaux inclinés des tables d’écoliers ? Voilà encore une fragrance caractéristique d’une période maintenant dépassée, mais qui réactive la mémoire sensuelle et sensorielle de nos aînés. Générations qui ont connu un autre usage immémorial de cette tonalité, ritualisé celui-ci dans une échelle du temps, celui du vestiaire funéraire. Car le violet a été prescrit comme une marque visible du « demi-deuil », moment où, traditionnellement les vêtements de la veuve quittant le monopole de la noirceur portée des mois durant, empruntent pendant un semestre le nuancier des violets, avant de retrouver la splendeur lumineuse des gais coloris. Cette interdépendance entre noir et couleur, entre monochromie et polychromie, entre peine et joie, font de violet une tonalité paradoxalement plus de type crépusculaire qu’auroral ! Ce qui est habituellement attesté par les descriptions poétiques qui en font état : « Lorsque le soleil se couche, elle [la cathédrale de Chartres] se carmine, et elle surgit, telle qu’une monstrueuse et délicate châsse, rose et verte, et, au crépuscule, elle se bleute, puis paraît s’évaporer à mesure qu’elle violit… » (Joris-Karl Huysmans, La Cathédrale, 1898, p. 355).

Car voilà un élément en qui la tonalité a pris refuge ! Le mystère, le sacré, le spirituel, l’ésotérisme se sont emparés de ses attributs de longue date. Songeons à la liturgie catholique la prescrivant pour certaines périodes de l’année durant lesquelles est célébré la pénitence, ou depuis 1969 comme tonalité « officielle » de rituel du deuil. Pour sûr, lorsque les héritiers du célèbre chanteur de Minnéapolis, créateur de Purple Rain, décédé il y a maintenant quatre ans, tentèrent de déposer un brevet d’exclusivité d’usage de cette tonalité pour préserver l’identité que Prince avait construite, en plus de son talent, sur elle, il n’y a aucune commune mesure à partager avec les usages religieux. Ce qui reste à démontrer entre le célèbre « Purple Haze » (littéralement « brume pourpre » — ou violette) de Jimi Hendrix (1966) et le néanmoins célèbre « Purple Rain » (littéralement « pluie pourpre » — ou violette) de Prince (1984) !

Philippe Fagot

Arcenciologue

Cliché Isabelle : Laraque