On l’appelait Monsieur Palmyre

Face aux tensions provoquées par l’assassinat du puissant général iranien Qassem Soleimani dans une frappe américaine à Bagdad, le monde s’inquiète, les diplomaties européennes procrastinent, une fois de plus. Israël monte en première ligne d’une éventuelle riposte : Soleimani était cet ennemi juré que l’Etat hébreu n’avait jamais osé viser.

Les populations civiles arabes et iraniennes, instrumentalisées ou non, affichent une hostilité de plus en plus marquée contre les USA dont le président Trump a proféré des menaces de bombardements contre les sites culturels iraniens. Quant aux dirigeants du Golfe, ils se montrent très partagés sur l’attitude à adopter face à ce nouveau séisme. Les marchés financiers accusent le coup, particulièrement à Riyad et Dubaï. Les prix du pétrole flambent et sont au plus haut depuis le mois de septembre. Une hausse, qui risque d’avoir des conséquences concrètes sur l’économie réelle… Voilà pour ce qu’on appelle pudiquement ou hypocritement les « dommages collatéraux ». La déstabilisation chronique du Moyen-Orient sert les intérêts de certains, et pas seulement ceux des fabricants d’armes, d’avions de combat etc.

Florida Sadki, réalisatrice de documentaires télé remarquables et journaliste, était connue et appréciée d’un petit cercle de Dijonnais pour les cycles de conférences qu’elle avait données dans notre ville : elle avait écrit en 2015 le texte ci-dessous, deux ans avant sa mort. Aujourd’hui, cet écrit demeure d’actualité et traduit la profondeur de la pensée ainsi que la douleur de Florida Sadki qui, tout au cours de sa trop courte existence, a été habitée par sa double culture franco-algérienne.

Marie-France Poirier

« On l’appelait Monsieur Palmyre. L’archéologue Qassem Soleimani syrien Khaled El-Asad a été assassiné par les islamistes le 18 août 2015. Il ne voulait pas partir, jamais, ô grand jamais. Il régnait sur le plus beau site du monde gréco-romain depuis 1963. Il en était la mémoire vivante. Il allait y mourir.

Il a été décapité et pendu à un poteau électrique, la tête gisant à ses pieds, sur la terre de la grande place du marché. Palmyre, perle du syncrétisme sémitique et romain, est détruite à coups d’explosif. Détruites les murailles, détruite l’immense colonnade et l’arc monumental, détruits les temples et l’agora, détruit le sanctuaire de Baalshamin. Elle, l’antique cité caravanière, le carrefour entre les différents territoires – dernier rempart romain avant l’empire perse, non loin du domaine des tribus arabes –, saccagée. Carrefour, donc, et en cela symbole d’une «  identité de frontière ». A détruire !

« Des ruines de ruines », comme l’écrit Mathias Esnard, sur ces terres de Mésopotamie, de Syrie araméenne et arabe. Les antiques Ninive, Nimroud, Hatra ou encore Mari, capitales de Mésopotamie, sans oublier le musée de Mossoul, en Irak… ou encore un quart des 1200 sites syriens – Mari, Apamée… – pillés. Systématiquement pillés, objets excavés, fouilles sauvages sur une terre éventrée. Pourtant, Khaled El-Asad nous rappelait une pièce symbole, issue de fouilles patientes : un tableau représentant un lion protégeant un bélier entre ses pattes, un avertissement adressé à quiconque oserait agresser ou attenter à l’honneur d’autrui dans ces lieux : « Une tradition sociale et religieuse ancrée qui visait à brider l’oppression des puissants et les contraindre au respect de tous, même et y compris de leurs ennemis… », écrivait-il.

Il ne nous reste plus qu’à pleurer sur ces ruines comme nous pleurons sur ce monde arabe si triste… Ruines des choses perdues, ruines de nos mémoires saccagées : ne reste-il que la déploration ? Pourquoi ? Par haine du passé et, donc, du futur. Aux côtés de la beauté détruite des vestiges, il y a l’anéantissement d’un symbole de la tyrannie : la prison de Palmyre, le bagne le plus emblématique du règne des Asad. Une caserne militaire construite sous le protectorat français. Des milliers d’opposants y ont été fusillés ou pendus pendant les années 80. Après les Baassistes, les Islamistes et tous les opposants puisque le lieu a repris du service en 2011. Explosée, elle aussi, la mémoire des souffrances endurées dans les cachots de Palmyre, la mémoire et l’histoire de milliers d’individus. Détruire, détruire pour les faire mourir, une nouvelle fois…

Et puis, plus prosaïquement, il y a le trafic des antiquités. Trafic de subsistance pour les populations locales, mais aussi trafic qui alimente les caisses des Islamistes. Bijoux, figurines, céramiques, monnaies d’or, d’argent et de bronze, tablettes d’argile… tout devient monnaie d’échanges et circule sur le marché international des antiquités. Des pièces passent les frontières de Jordanie, de Turquie, du Liban mais aussi de Finlande, du Royaume-Uni ou des Etats-Unis, et rejoignent les flux financiers illicites. Luxembourg, Suisse et Singapour, ces ports francs qui échappent à tout contrôle et permettent de stocker les biens d’un vaste marché noir. Ce vaste océan de trafic, dans lequel se perdent nos mémoires outragées… »

Florida Sadki