Elle est saisissante cette femme, avec son enfant dans une poussette, qui semble tout droit sortir de l’école du Nord, à Dijon. Philippe Maupetit l’a saisie avec son objectif quelques heures après la chute du Mur de Berlin. Le document grand format collé sur une des façades de l’établissement scolaire dévoile une Allemande de l’Est, peu rassurée, franchissant cet espace de liberté qu’elle n’imaginait certainement jamais fouler…
Quatre autres images de 3 m x 2 accompagnent cette scène historique. On en trouve également d’autres au cœur de la cité. Quatre arrêts autour de quatre thèmes : le mur, la destruction, l’ouverture, la mémoire. Au total, ce sont donc quatre lieux dans Dijon qui abritent le travail du photojournaliste dijonnais. Le plus spectaculaire étant la place de la Sainte-Chapelle entre le musée des Beaux Arts et le Grand Théâtre. Ce n’est pas une partie du vrai mur mais cela y ressemble étonnement.
Dijon l’Hebdo : Comment est née cette exposition ?
Philippe Maupetit : « C’est un échange avec Til Meyer, consul d’Allemagne à Dijon, qui est à l’origine de cette exposition. Il savait que j’y étais allé en 1989 et il m’a proposé d’y retourner en 2019. Retrouver Berlin a été un choc pour moi. Je ne voulais pas faire uniquement une mise en miroir de mes images de l’époque, refaire les mêmes au mêmes endroits. J’ai voulu apporter autre chose qu’une simple vision des lieux trente ans après. J’ai aussi avancé un souhait, celui de voir cette exposition également sur les murs de Dijon ».
DLH : Place de la Sainte-Chapelle, on a l’impression que ce sont des éléments du mur que vous avez ramené à dijon ?
Ph. M : « J’ai mené des investigations sur la façon dont a été fabriqué le Mur de Berlin. C’est comme ça que j’ai découvert qu’il avait été commandé à une usine qui fabriquait des silos agricoles. Le Mur a été construit à partir d’éléments qui mesuraient au minimum 3,60 m de hauteur et 2,10 m de largeur. Il n’était pas question de rapatrier des éléments à Dijon. Je me suis tourné vers le groupe Dijon Céréale avec lequel j’ai publié un livre dans le passé et qui a trouvé sensiblement l’équivalent dans nos campagnes avec des éléments similaires mesurant 3 m de hauteur et 1 m de largeur. Et c’est Dijon Céréales qui s’est chargé de livrer sur la place de la Sainte-Chapelle neuf éléments pesant chacun 1,760 tonne et sur lesquels j’ai apposé différentes photographies de 1989 et de 2019. Des Qrcodes permettent de trouver des explications détaillées des images.
DLH : Dans quelles conditions avez-vous été amené à vous rendre à Berlin en 1989 ?
Ph. M : « Je travaillais au sein de la rédaction du Bien Public qui n’avait pas la vocation d’envoyer des reporters en dehors de sa zone de diffusion. Les dépêches de l’AFP suffisaient à alimenter nos colonnes de tous les principaux événements nationaux et internationaux. Tout est parti d’une discussion devant la machine à café et le rédacteur en chef de l’époque, André Duriez, s’est laissé convaincre plutôt facilement qu’on ne pouvait pas passer à côté de la chute du Mur de Berlin. Nous sommes partis à deux dans une R5 et nous avons avalé le millier de kilomètres avec l’excitation et la tension que vous imaginez ».
DLH : Arrivés sur place, qu’avez-vous ressenti ?
Ph. M : « Le Mur est tombé un jeudi soir et nous ne sommes arrivés que le lundi. Nous sommes allés immédiatement à la Porte de Brandebourg. Il y avait des plateaux de télé partout et le Mur était tellement éclairé par des spots que j’avais l’impression d’être dans le tournage d’un film. L’euphorie et les sourires illuminant les visages étaient toujours là. Les Allemands de l’Ouest portaient des vêtements plutôt colorés et les Allemands de l’Est étaient habillés de façon monochrome. C’était facile de les reconnaître. Les Allemands de l’Est bénéficiaient d’une enveloppe de 100 marks pour faire leurs courses à l’Ouest et ils se précipitaient sur le chocolat et les bas. Ce sont tous ces moments exceptionnels, remplis d’émotion, tous ces endroits où les reporters du monde entier n’étaient pas forcément présents que j’ai cherchés à figer sur les pellicules ».
DLH : Et vous y êtes retourné en août dernier pour les besoins de votre exposition ?
Ph. M : « Je n’y étais pas retourné. En 1989, j’ai surtout travaillé à Berlin ouest. Cette fois, j’ai passé beaucoup de temps à l’est. Et l’émotion que j’ai ressentie était encore très forte même si la ville a évidemment beaucoup changé, gommant de nombreuses traces de son passé communiste. La statue de Staline devant l’ambassade de Russie a disparu. Je n’ai croisé qu’une Trabant ayant conservé une plaque DDR pendant mon séjour. C’était sur le pont où s’échangeaient les espions. Peut être aurait-il fallu conserver quelques témoignages pour ne pas oublier ? ».
DLH : Combien de photos présentez-vous ?
Ph. M : « Au total, une cinquantaine de formats différents. Toutes celles de 89 sont en noir et blanc. L’objectif, c’est de susciter quelque chose chez les passants. D’ouvrir une brèche dans les réflexions. Pas seulement sur la chute du Mur mais aussi sur la notion d’Europe, de frontières aujourd’hui même si ça ne sert à rien de faire de l’angélisme. Pour ma part, j’ai fait mienne cette citation de Miguel Torga, une des plus importantes figures de la littérature portugaise du XXe siècle : L’universel, c’est le local moins les murs. C’est l’authentique qui peut être vu sous tous les angles et qui sous tous les angles est convaincant, comme la vérité ».
Propos recueillis par J-L. P
Mur(s)
1989 : 2019
Exposition de Philippe Maupetit jusqu’au 26 novembre
Place de la République / Place de la Sainte-Chapelle / Rue Buffon / Maison Rhénanie Palatinat
« Du jour au lendemain, le monde change »
« Je me souviens précisément des images du Mur, enjambé, martelé, brisé. Le symbole d’un monde, bipolaire, qui s’effondre. Il y a la nuit puis il y a le jour. Et je pensais à ce monde en train de naître sous nos yeux. La foule est composée de sourires, de larmes de joie, et il a de la musique, ne serait-ce que Rostropovitch et son violoncelle…
Au sens historique, la chute du mur de Berlin est un événement. Nous pensions l’histoire pétrifiée par le totalitarisme, irréversible, et brutalement le Mur tombe. Du jour au lendemain, le monde change et l’empreinte de ce 9 novembre 1989 est aujourd’hui omniprésente. C’est inoubliable ».
François Rebsamen, Maire de Dijon et Président de Dijon Métropole
« Un héritage dont il faut prendre le plus grand soin »
« Je me souviens bien des longues files de Trabants abandonnées dans les quartiers proches de l’ambassade de la RFA à Prague, à l’automne 1989. Aujourd’hui, j’y vois évidemment un signe avant-coureur de la divine surprise qui allait venir, pour les Allemands le 9 novembre, pour les Tchèques et les Slovaques à partir du 17 novembre. Mais à l’époque, on n’osait pas y croire. D’ailleurs, je n’ai aucun souvenir précis du 9 novembre 1989, car évidemment les médias tchécoslovaques étouffaient les nouvelles venant de Berlin.
Aujourd’hui, j’associe les événements de l’automne 1989 à l’idée de bonheur pur, de liberté, de l’inimaginable qui devient réalité en un clin d’oeil… Une ressource d’espoir, d’optimisme, de gratitude et d’énergie pour toute une vie ! Mais aussi une conscience aigüe du fait que ce que nous avons gagné en 1989, pour être extrêmement précieux n’en est pas moins fragile. Un héritage dont il faut prendre le plus grand soin ».
Lukas Macek, Directeur de Sciences Po Dijon
« Gagner la bataille contre l’absurdité »
« J’ai 19 ans et deux mois. En famille, sur la TV aux coins carrés, le journal du soir sur Antenne 2, christine Ockrent. Une brèche s’ouvre dans mon monde de fin d’adolescence. En images, folles images, se concrétise l’idée qu’un peuple peut gagner la bataille contre l’absurdité. Les yeux brillants. Après l’écrasement de la Place, l’espoir du Mur !
On dit souvent d’un grand événement qu’il y a un avant et un après. La chute du Mur est une icône. Elle nous débarrassait des guenilles de l’Après-Guerre, en donnant aussi à l’Allemagne la chance de se reconstruire pleinement. Elle offrait l’idée d’une Europe définitivement en paix… Les guerres de Yougoslavie viendront pendant dix ans dire le contraire ».
Didier Quintard, Directeur communication du groupe Dijon Céréale
« Un symbole toujours vivant »
« Je n’étais pas née en 1989. La chute du Mur, c’est le symbole de la communion du peuple allemand. Il me semble que ces idées d’une Europe sans frontière, d’une possible identité européenne ou d’une libre circulation des personnes et des capitaux sont vau cœur des débats aujourd’hui et que, 30 ans après, le symbole qu’a représenté la chute du Mur est toujours vivant ».
Adèle, Etudiante dijonnaise





