UNE PART D’OMBRE

Drame humain et judiciaire de Samuel Tilman avec Fabrizio Rongione, Natacha Régnier, Baptiste Lalieu, Myriem Akheddiou et Christophe Paou. Sortie ce 22 mai sur vos écrans.

David est un jeune père de famille comblé : une femme qu'il aime Julie, deux jeunes enfants adorables, une bande de potes très soudée avec laquelle ils partent en vacances en tribu. Mais au retour de leur dernier séjour dans les Vosges, David est interrogé par la police dans le cadre d'un meurtre. Rapidement, l'enquête établit que David, sous des dehors irréprochables, n'avait pas une vie aussi lisse que ce qu'il prétendait. Le doute se propage et des clans se forment.

Alors qu’Adèle Haenel illumine la Croisette avec pas moins de trois films cette année (nous y reviendrons prochainement), c’est une autre blonde au regard clair un rien buté qui fait son retour sur nos écrans ce mercredi. A vingt-quatre ans, Natacha Régnier avait partagé un prix d’interprétation à Cannes avec Elodie Bouchez pour LA VIE REVEE DES ANGES. On avait cru alors à un destin d’étoile filante … mais heureusement pour nous, l’actrice belge, chanteuse occasionnelle aux côtés de Yann Tiersen, revient sur nos écrans avec un rôle qui lui a valu cette année le Magritte de la meilleure actrice : celui de Julie dans UNE PART D’OMBRE, la femme du magistral Fabrizio Rongione, enseignant accusé d’un meurtre qu’il a peut-être commis.

Grand suspense psychologique, UNE PART D’OMBRE est aussi le premier long métrage de fiction du documentariste Samuel Tilman. Le film s’empare d’un thème classique du cinéma pour l’aborder sous un angle inédit : ni « polar » qui nous raconte comment un coupable manipule son entourage, ni « drame » qui montre comment un innocent est jugé à tort. Non, il propose une voie alternative : chaque geste de David, peut être interprété à charge ou à décharge. Son drame devient donc celui de tous. L’affaire judiciaire nourrit les questionnements humains et interroge les choix de chacun : la fidélité dans le couple ou dans l’amitié, la difficulté de fonder une famille, l’engagement.

La question centrale d’UNE PART D’OMBRE est la suivante : comment va réagir un groupe d’amis à la mise en examen pour meurtre de l’un des leurs ? Pour le cinéaste, quand dans un fait divers nous n’avons pas d’éléments objectifs pour juger l’autre, notre jugement se nourrit de considérations morales. C’est ce que vont faire les différents personnages, mais c’est également ce que réalise le spectateur qui va douter lui aussi de l’innocence de David. Une des forces du film est également le refus du contrechamp systématique, pour être au plus près de cette vérité impalpable jusqu’au dénouement subtil.

Samuel Tilman explique qu’il existait plusieurs versions du scénario : « Je voulais raconter l’histoire d’un homme banal que l’on croise dans la rue : un enseignant, en couple, avec deux enfants. Je voulais aussi que ses mensonges soient banals. La part d’ombre de David pourrait être celle de chacun. N’avons-nous pas tous en nous des zones plus sombres ? Cette idée que chacun de nous possède plusieurs facettes, est au cœur de mon film. D’ailleurs, je joue aussi avec l’idée du double à travers le sosie dont David parle dès le début du film. S’il existe dans le film, il est aussi métaphorique : il incarne à la fois le double maléfique, la mauvaise conscience, les désirs refoulés. L’ombre du double plane sur le film comme elle plane sur David. »

Côté réalisation, le cinéaste choisit deux options : le quotidien est filmé en gros plan, avec une caméra à l’épaule proche des personnages : l’aspect de proximité permet de rappeler que tout ce petit monde s’observe en permanence, que les regards se croisent et se scrutent, mais que chacun garde en lui sa vérité cachée. Par effet de contraste, toute la partie en flash-back est filmée en plans larges et fixes. Les paysages montagneux et sauvages des Vosges sont des décors parfaits pour incarner la menace qui pèse sur David. Progressivement, le film tend vers une fixité, la caméra se pose, jusqu’au temps du procès et du verdict.

UNE PART D’OMBRE nous tient en haleine jusqu’au bout, et le titre du film prend alors tout son sens quand arrive la révélation finale. La musique inquiétante de Vincent Liben du groupe « Mud Flow » ne fait qu’accentuer le désarroi que l’on peut lire dans le regard perdu de Julie. Avec ce thriller intense, Natacha Régnier revient elle aussi en force, et remporte une nouvelle fois un prix d’interprétation qu’elle n’a pas volé !

Raphaël MORETTO