Raphaël a vu : Anon

 

Film de science-fiction, allemand d’Andrew Niccol avec Clive Owen, Amanda Seyfried, Colm Feore.


 

Dans un avenir où l’intimité est abolie, le gouvernement lutte contre la criminalité en pénétrant la vision mentale de chaque individu. Un enquêteur Sal Frieland (l’impeccable Clive Owen) se penche sur le profil d’une tueuse en série hackeuse (la mystérieuse Amanda Seyfried) : celle-ci est parvenue, contre toute attente, à garder l’anonymat et déjouer les systèmes de sécurité de cette société intrusive.

 

C’est une fois de plus sur Netflix que nous retrouvons le dernier film d’un grand réalisateur international. Il faut dire que la plateforme compte maintenant près de 130 millions d’abonnés à travers le monde ! En décembre 2018, Netflix regroupera plus de mille programmes originaux. De quoi faire déserter certaines salles obscures, où la récréation pure a remplacé toute audace ou ambition cinématographique. Dans peu de temps, l’entreprise américaine de flux continu sur internet aura acheté ses propres cinémas, et pourra ainsi organiser ses projections et séances. En France, TF1, France TV et M6 font alliance et lancent Salto (« le grand saut » en espagnol ou en acrobatie périlleuse) pour contrecarrer le géant américain. Mais n’est-il pas déjà trop tard ? 

 

Le temps (et sa maîtrise) est une des composantes du cinéma d’Andrew Niccol. Cinéaste, producteur et scénariste néo-zélandais, ce dernier a réussi  à réaliser son premier long-métrage et chef-d’œuvre Bienvenue à Gattaca, en vendant le scénario du génial The Truman Show à Hollywood. Peter Weir, réalisateur confirmé du Cercle des poètes disparus, le mettra en scène : en effet, le budget dépassant  les soixante millions de dollars ne peut être confié à un débutant, d’autant que la star Jim Carrey est de la partie !

 

Nous sommes en 1998, et Andrew Niccol s’impose alors comme un jeune talent prometteur dans l’industrie du cinéma : il est immédiatement récompensé pour ces deux films majeurs. En vingt ans, Niccol mettra en scène sept long-métrages, déclinant obsessionnellement  les mêmes thématiques,  proches de celles de Philip K Dick (Total recall) ou George Orwell (1984).

 

Son dernier opus, Anon, est un concentré d’intelligence, une réflexion sur nos sociétés où les vies privées et les habitudes de chacun sont  surexposées et exploitées : dérives d’une communauté au stade le plus avancé de la logique Big Brother et de la réalité augmentée. Dans ce futur proche, la police – dont le protagoniste solitaire interprété avec beaucoup de sensibilité et de charisme par Clive Owen fait partie –  utilise des logiciels cognitifs qui enregistrent la vie des personnes selon leur point de vue. L’image du chef opérateur iranien Amir Mokri est en même temps architecturalement dépouillée et saturée de données sur les personnages, laissant le spectateur admiratif et inquiet à la fois, mentalement  en recherche d’informations, actif en permanence : il mène l’enquête avec ce policier perdu dans les méandres de sa mémoire et celle de ses suspectes, de très belles femmes blondes et brunes que Niccol prend un plaisir voyeur à filmer.

 

La photographie sublime aux couleurs métalliques et les visions cauchemardesques de Sal Frieland ne sont  pas sans rappeler l’œuvre de Jean-Pierre Melville : Le Samouraï ou Un flic pour la gamme chromatique et l’isolement du héros, Le Cercle rouge pour la complexité du scénario, les hallucinations du personnage et la vision noire de la société, énoncée par le réalisateur dans sa réflexion toute cinématographique.

 

La musique du génial compositeur canadien Christophe Beck, accompagne par nappes Sal Frieland dans sa recherche de la  vérité, lui faisant côtoyer les fantômes de son passé et de douloureux souvenirs refusant de s’effacer. Anon est un beau film qu’on n’oublie pas, sensible et qui fait sens.

Raphaël MORETTO

 

 


LA FILMOGRAPHIE D’ANDREW NICCOL

  • Bienvenue à Gattaca (1998)
  • Simone (2001)
  • Lord of War (2005)
  • Time Out (2011)
  • Les âmes vagabondes (2013)
  • Good Kill (2014)
  • Anon (2018)