Depuis l’affaire Weinstein, c’est devenu « Le » jeu de fléchettes hebdomadaire pour toutes les cliques en mal d’un centaure à toréer. On a eu Hulot, Darmanin, et désormais c’est au tour de Bertrand Cantat fort empêché de participer aux festivals de cette fin d’hiver. Quant aux tournées qu’il a maintenues, elles sont émaillées d’incidents. Ce qui n’était pas le cas jusqu’à l’appel aux armes assez récent en France contre le harcèlement sexuel, les abus ou les violences faites aux femmes…
Le voilà donc empêcher de travailler, comme le constate le Juge d’applications des peines qui l’avait rendu à la liberté en 2007 ! Est-ce là une attitude humaniste, à une époque où ces pourfendeurs (ses) se font les chantres de la « dictature de l’émotion », au détriment de la raison ? Certes, Bertrand Cantat a fait preuve d’une certaine indécence et démesure propres aux gens du spectacle, en s’affichant à la « Une » des Inrockuptibles. Certes, il avait choisi un cognomen obscur – « Noir Désir » – et qui porte intrinsèquement un retour difficile sur scène. Que l’on croit ou non à la magie du Verbe, il n’échappe à personne que Bertrand Cantat se déplace, entouré d’un halo des ténèbres, sur une trajectoire jalonnée de mort…
Approchons l’homme sous l’angle artistique. Force est de constater qu’il a du talent. Beaucoup de talent. Et je plaide pour un « moderato cantabile » face aux cris de ses opposants ou de ses opposantes qui entendent le condamner au silence à perpète. On est en train, une fois de plus, de tout confondre et de brouiller les différentes pistes : celle de l’homme coupable et condamné par la justice, la sphère de l’homme public ainsi que médiatique, et pour finir, celle de l’artiste. Vivre dans un monde civilisé, humaniste, c’est faire le pari du pardon, et c’est apprécier le chanteur ou le parolier qu’est Bertrand Cantat, sans en faire un personnage référent sur le plan moral.
Le mal de notre époque qui dresse un tabernacle aux divinités du Tout-Clean, tout comme aux archanges de la Transparence puise ses racines dans une intolérance notoire, un moralisme binaire. Le siècle actuel prétend envoyer aux oubliettes des personnalités telles Roman Polanski ou Dominique Strauss-Kahn. Posons aux parangons de vertu ces quelques questions fondamentales : faut-il interdire aux musiciens d’interpréter les magnifiques partitions de Carlo Gesualdo, condamné pour les crimes de sa femme ainsi que de sa belle-mère au 17ème siècle ? Faut-il jeter aux vents de l’exil éternel les œuvres sulfureuses de Céline, celles du grand peintre Hans Bellemer ou les dessins érotiques – aujourd’hui par d’aucuns jugés sexistes – de Pablo Picasso ? Faut-il vouer aux gémonies ce génial et irrespectueux Toni Ungerer ? Faut-il balancer aux orties de la mémoire les grands malfrats que furent Le Caravage ou Rabelais ou encore François Villon ? Bref, est-il satisfaisant que l’an de disgrâce 2018 ne croit plus en une rémission des peines, se fonde sur l’ostracisme et permette aux Savonarole et aux néo-inquisiteurs d’allumer bûchers ou autodafés ? Personne n’en sortira grandi…
Marie-France Poirier





