Le gardien de mon immeuble…

Visiter les sites internet gouvernementaux est toujours instructif. J’en veux pour preuve celui dédié à la simplification (http://www.gouvernement.fr/action/le-choc-de-simplification). Qu’y lit-on ? : « L’enjeu de la simplification pèse aussi bien sur les citoyens  au contact de l’administration que sur les entreprises qui réalisent tous les jours des démarches administratives. En mars 2013, François Hollande indiquait qu’ »aujourd’hui, une entreprise – petite – est obligée d’envoyer 3 000 informations par an à l’administration. Demain il faudra réduire deux fois, trois fois ce chiffre ».

Cette complexité administrative pèse sur l’économie : selon l’OCDE, les charges administratives des entreprises coûteraient 60 milliards par an en France ». Bigre, à 60 milliards par an il y a urgence en effet.
Cette volonté de simplifier n’est pourtant pas nouvelle et tous les présidents ou premiers ministres ont promis de s’y attaquer. Florilège : « La réforme de l’administration, la simplification des procédures, la lutte contre l’anonymat, voire l’irresponsabilité, seront un souci permanent pour le Gouvernement », annonçait Raymond Barre, alors Premier ministre, le 5 octobre 1976.
Valéry Giscard-d’Estaing : « La marée blanche de la paperasse doit être refoulée ».
François Mitterrand le 29 janvier 1982 : « Pour avoir été moi-même longtemps maire, conseiller général, président d’un conseil général, j’ai constaté le grignotage de la paperasserie, source de tracas le plus souvent inutile et j’attache beaucoup de prix à éliminer ce qui n’est pas indispensable ».
Jacques Chirac, le 11 janvier 1997, entonnait le même refrain : « Il était urgent de renverser le cours des choses, de faire en sorte que l’on se mette en situation le plus rapidement possible d’alléger les charges qui pèsent sur les entreprises, de favoriser le développement des petites et moyennes entreprises, de simplifier la vie administrative » (le recours à l’imparfait pourrait presque nous faire croire que c’était chose gagnée !).
Nicolas Sarkozy, le 16 mars 2011 : « Nous allons maintenant nous attacher à la simplification des formalités liées à l’embauche et nous avons fixé un objectif : diviser par quatre le nombre d’informations demandées aux employeurs dans le cadre des déclarations d’embauches ».
Des paroles, des promesses, bref du bla-bla de vieux routiers de la politique mais au final, RIEN ! Sans doute que 60 milliards par an ne sont pas une vraie priorité…
Mais savez-vous que ces mêmes administrations ne sont pas toujours à l’origine de textes de lois superfétatoires et parfaitement idiots et qu’elles ne font que relayer des demandes venues de la société civile ? J’en veux pour preuve le courrier reçu récemment de mon syndic de copropriété relatif à l’évolution de la modification de la « Convention Collective des Gardiens, Concierges et Employés d’Immeubles ».
De quoi s’agit-il ? En l’occurrence, d’un fatras d’obligations réglementaires « pondues » à l’initiative des fameux « partenaires sociaux », nom générique donné à des sectes mystérieuses et anonymes qui doivent certainement se réunir dans le plus grand secret pour accoucher de textes censés faire la synthèse entre des aspirations parfois contradictoires, le tout en vue d’apporter plus de bonheur à toutes celles et tous ceux qui n’en demandaient pas tant !
Ainsi donc, par la vertu de l’avenant n° 86 signé le 12 février 2015, mon gentil gardien va se trouver face à la « pesée de son poste » (traduisez la mise à jour de son contrat de travail) et il sera l’objet d’un entretien professionnel. Les objectifs sont : « Pour l’employeur, de faire le lien entre les projets et les aspirations individuelles, de mieux prévoir les compétences dont a besoin l’immeuble pour son activité et le bon fonctionnement de la copropriété ». Pour le salarié, « d’exprimer ses souhaits de formation et de développement, d’envisager une évolution professionnelle, de connaître sa situation sur ses comptes CPPP et CPF ».
Le tout étant gentiment empaqueté dans une législation idoine (Art. L6315-I-II du Code du Travail) et une obligation d’entretien professionnel qui doit impérativement avoir lieu tous les 6 ans (Loi relative à la formation professionnelle, à l’emploi et à la démocratie sociale du 5 mars 2014). Et mon syndic de rajouter : « Ces deux dispositifs demandent des compétences particulières en ressources humaines et psychologie du travail. A ce titre, nous avons mandaté des professionnels reconnus sur ces sujets afin qu’ils nous apportent des retours objectifs, dans le respect de la loi et dans l’intérêt de nos immeubles. Le résultat de cet échange nous permettra d’éditer le coefficient de la pesée des postes, de faire l’avenant au contrat de travail et de justifier par attestations officielles les entretiens professionnels ».
Vous avez bien lu : à partir de je ne sais quelle lubie des « partenaires sociaux », il va falloir monter une usine à gaz – payante bien sûr ! – dont l’un des buts sera de pouvoir « justifier » que la loi a été respectée en tous points. Affligeant.
Il fut un temps, pas si lointain, où sans qu’il soit obligatoire de se lancer dans l’énumération détaillée et écrite des tâches afférentes à son poste tout bon gardien d’immeuble savait parfaitement ce qu’on attendait de lui ; on ne parlait pas de la « pesée » de son poste ; en ce temps-là, on ne venait pas bassiner les gardiens avec d’éventuelles validations des acquis en vue d’une hypothétique évolution professionnelle ; en ces temps bénis, la satisfaction de ses employeurs se mesurait à l’épaisseur de l’enveloppe contenant les étrennes habituelles. Et tout le monde était heureux. Mais ça, c’était « avant », avant que l’Etat n’écoute toutes les sirènes, ne se mêle de tout, pour finalement n’être plus nulle part. Alors, pour ce qui est du fameux « choc de simplification » rabâché par tous nos présidents, on repassera…
Que tout ceci ne m’empêche pas, amis lecteurs, de vous présenter mes meilleurs vœux pour cette nouvelle année, ce que je fais avec le plus grand plaisir, avec une mention toute particulière pour mon gardien.