Lionel Lance : Archi… engagé

Il parle d’architecture comme d’autres parlent d’humanité. Avec conviction, avec chaleur, et sans jamais céder à l’esbroufe. À la tête de l’atelier CALC à Dijon, qu’il a fondé en 2006, entouré d’une équipe jeune et engagée, Lionel Lance défend une vision exigeante de son métier : une architecture qui place l’humain au centre, avant la forme, avant la signature, avant même l’esthétique.

Car pour lui, l’architecte est certes un artiste – son processus créatif en atteste puisqu’il initie toujours ses projets à la main – mais il est aussi, et peut-être surtout, un intellectuel du réel. « Concevoir », c’est penser. Penser les usages, penser le bien-être, penser les relations sociales qui naîtront dans et autour d’un bâtiment. Habitat collectif ou privé, site industriel, équipement public, peu importe l’échelle, la responsabilité est la même.

Lorsqu’on lui demande quelle est sa signature architecturale, il répond d’abord qu’il n’en a pas. Puis il sourit, se ravise. Si, peut-être une : celle de l’effacement. Ses bâtiments doivent s’immerger dans leur environnement, dialoguer avec le paysage, s’y fondre jusqu’à ne pas chercher à se faire remarquer. Une posture presque paradoxale pour un homme comme lui qui ne manque pas d’affirmer ses convictions. Lionel Lance défend ses points de vue avec ardeur, mais il ne fonctionne pas à l’ego. Il cherche la cohérence, pas le geste spectaculaire. L’architecture, selon lui, ne doit pas briller pour elle-même, elle doit incarner des besoins.

Il parle d’ailleurs volontiers de « sociologie d’usage ». Comprendre comment les habitants vivent, circulent, se rencontrent. Anticiper les interactions. Favoriser le « vivre ensemble » non comme slogan, mais comme réalité construite.

L’utopie maîtrisée du vivre ensemble

Son rêve ? Retrouver l’esprit de l’architecture haussmannienne. Une mixité sociale intégrée dans la conception même de l’immeuble. Une répartition pensée, équilibrée, presque chorégraphiée des différentes catégories de population. Utopiste ? Pas vraiment. Lionel Lance est trop lucide pour ignorer les déséquilibres possibles. Car la mixité ne s’improvise pas ; elle se dose, s’anticipe, se structure. Là, l’architecte rejoint presque le sociologue.

Lorsqu’on lui demande quelle œuvre architecturale il aurait aimé concevoir, il cite spontanément la célèbre chapelle de Ronchamp de Le Corbusier. Un choix révélateur. Comme une filiation assumée avec celui qui imagina la Cité radieuse de Marseille : une architecture pensée comme une réponse globale et singulière à une organisation sociale.

Penser la ville avant le bâtiment

Son processus de création commence toujours par le site. Observer, analyser, comprendre l’histoire d’un lieu, ses flux, ses tensions, ses manques. Ce n’est qu’après cette immersion que naît la forme dans l’esprit de Lionel Lance.

L’exemple de la nouvelle mairie de Virey-le-Grand en dit long. Le projet initial prévoyait de construire « audacieusement » le nouveau bâtiment hors du centre-bourg pour gagner en surface. Une solution fonctionnelle, peut-être… Mais incohérente, selon lui, avec l’essence même d’une mairie, bâtiment-cœur au même titre que l’église dans la vie sociale d’une commune. Plutôt que d’accepter ce déplacement, Lionel Lance analyse la place existante, reconsidère son ergonomie, repense les circulations et « vend » son idée à la municipalité. En remodelant l’organisation urbaine de cet espace public, il parvient à intégrer la nouvelle mairie au centre, là où elle était, là où elle faisait sens. Architecte et urbaniste ? Pour Lionel Lance l’un ne va pas sans l’autre.

Ce projet, mêlant des compétences multiples, l’a particulièrement intéressé. Parce qu’il illustre ce dont il est intimement convaincu… la conception d’aménagements, de bâtiments ou d’espaces publics, industriels ou privés transforme les modes de vie et les rapports sociaux.

Structurer silencieusement nos existences

Chez Lionel Lance, la création n’est jamais un geste isolé. Elle est un acte de responsabilité. Chaque projet est une manière de tisser du lien, d’équilibrer des dynamiques sociales, de favoriser des rencontres et du bien-être. Son architecture ne cherche pas à s’imposer. Elle cherche à relier et à donner du sens.

Et lorsque l’on lui demande ce qu’il voit, lui, en tant qu’architecte, lorsqu’il se promène dans une ville, sa réponse est révélatrice. Là où le passant regarde une façade, lui observe une ligne de toiture, une proportion, un dialogue entre les pleins et les vides. Là où l’on ne remarque rien, il repère un détail. Une descente d’eaux pluviales parfaitement intégrée, une jonction de matériaux maîtrisée, un alignement subtil.

Ces éléments semblent insignifiants. Ils ne le sont jamais. Ils racontent le soin, l’intention, la rigueur, ou parfois l’absence de tout cela. Pour lui, la qualité architecturale ne réside pas seulement dans le geste global, mais dans l’attention portée à ces détails presque invisibles qui façonnent pourtant notre cadre de vie sans que nous en ayons conscience.

Car c’est peut-être cela, au fond, le regard d’un architecte : voir ce qui structure silencieusement nos existences et concevoir des lieux qui, sans bruit, transforment nos façons d’habiter le monde.

Astrid Launais