Le rempart du crime !

Il n’est pas encore cinq heures du matin quand le cheminot Georges Cahuet remonte la ruelle qui longe le rempart entre la porte d’Ouche et le pont de l’Arquebuse pour aller prendre son service à la gare. Le fracas de la locomotive du rapide de Marseille déchire soudainement l’air de ce petit matin humide, l’arrachant brutalement à la torpeur d’une nuit trop courte.

Durant un bref moment, les rayons de feu de la chaudière gonflée de charbon transpercent les lattes disjointes de la palissade qui séparent la ruelle de la voie ferrée. A travers cet éclair fugace, il aperçoit alors une masse sombre affaissée. Il s’approche… horreur, c’est un corps de femme. Elle est là, pantelante, jupe relevée et jambes écartées, la tête noyée dans une bouillie sanglante. Une vision de cauchemar !

La découverte macabre

Au pas de course, le cheminot traverse la rue Monge, remonte le rempart de la Miséricorde, oblique devant le pont de l’Arquebuse et s’engouffre dans les locaux du commissariat spécial de la gare. « C’est pas vrai ? Encore une ! » s’exclame le brigadier Grapin, de service ce jour-là en se tournant vers l’agent Auberger. Depuis une dizaine d’années que les deux fonctionnaires sont en poste à la gare de Dijon, c’est bien la dixième victime que l’on retrouve aux remparts.

Il faut dire qu’à cette époque (nous sommes en 1935), l’endroit n’a pas bonne réputation, c’est peu dire. Retiré, bien que proche du centre ville et de la gare, l’endroit est surtout connu pour y voir les prostituées de la ville arpenter le bitume, « user le ruban » comme disent les messieurs qui les…soutiennent ! C’est là aussi que tout ce que la ville compte de harengs (1), de demi-sels viennent vider leurs mauvaises querelles à coups de poing ou de surin.

Vite sur place, les policiers avisent une de ces dames qui n’a pas encore terminé son service finissant tard ou…commençant tôt ! « Tu la connais ? » lance sans aménité excessive le brigadier. « Non ! La connais pas » répond la radeuse d’une voix graissée par un mauvais tabac brun. Le visage ou ce qu’il en reste ne dit rien non plus aux inspecteurs de la Sûreté maintenant sur les lieux. De toute évidence, cette femme âgée d’une trentaine d’année, très brune, a été surprise par derrière et égorgée d’une oreille à l’autre. Avait-elle eu le temps de s’affaisser contre la palissade ou l’y a-t-on adossée pour une mise en scène macabre et obscène ? D’après le docteur Morlot, le médecin légiste, la mort remonterait à deux heures tout au plus. Vers les trois heures du matin donc !
Mais qui pouvait donc être cette femme ? Peut-être une prostituée occasionnelle, une de ces gisquettes qui refusent d’être mises en carte (2). Car si autour de la gare les « officielles » emmènent leurs clients dans les hôtels, les pierreuses (3) des remparts, usées par des débauches précoces, se donnent sur les talus ou dans les encoignures de portes des rues les plus glauques, là où les dijonnais honnêtes ne s’aventurent jamais hormis les cheminots qui vont embaucher. Cette femme inconnue des fichiers de police pourrait donc être une de ces clandestines, ouvrières de manufactures ou petite employée qui finissent leurs fins de mois calamiteux en vendant leur corps.

Dans la capitale des Ducs, on n’a pas oublié cette confrérie de truands, Les Chevaliers qui, au début des années 1920, plaçaient leurs petites amies dans les bordels de Paris ou de Lyon ou cette association de proxénètes qui avaient ouvert place de la gare une officine de traite des blanches en envoyant au Sénégal, au Liban ou au Venezuela des Dijonnaises naïves cédant souvent aux attraits d’un beau merle (4).

Les soupçons sur Carcagne

A la morgue de l’hôpital, on termine l’autopsie du corps pour s’apercevoir que la malheureuse  présente des morsures récentes à l’intérieur des cuisses. Sans doute une « faveur » pour laquelle le client dût s’acquitter d’un supplément ou peut-être un sadique adepte de pratiques post-mortem ? L’enquête allait être difficile, les inspecteurs de la Sûreté dijonnaise en étaient persuadés quand, on vint leur dire que parmi les badauds qui s’étaient agglutinés avant que le corps ne soit enlevé, on remarquait la présence d’un individu de petite taille qu’un témoin avait clairement entendu murmurer : « mais alors, c’était vrai… c’est bien ma môme… ».

Sa môme, sa marmite, sa gagneuse pour reprendre le vocabulaire fleuri par lequel ces messieurs désignaient « leur femme ». Se sentant remarqué, cet étrange bonhomme avait vite décampé. Mais un des badauds eut le temps de le reconnaître. Il s’agissait selon lui de Cargagne.  « Georges Carcagne ? le champion de boxe ? » insista un inspecteur. Oui, ce même Carcagne qui fut plusieurs fois champion de France amateur dans sa catégorie, les poids coq. Voilà qui donnait du crédit aux lettres anonymes de dénonciation que la police recevait déjà depuis plusieurs mois concernant une certaine Lucienne A que ce même Carcagne aurait « placée » dans une maison close du boulevard Montmartre à Paris.

Pendant ce temps, les hommes de l’identité judiciaire ont mis un nom sur la femme égorgée. Il s’agissait d’une certaine Germaine Novarèse que sa mère et sa sœur vinrent reconnaître à la morgue. Le soir même de ce lundi 26 août 1935, un homme fait les cent pas face au commissariat de police, hésitant à en pousser la porte. Intrigué, le planton lui demande s’il cherche quelque chose ? « Euh oui, la femme trouvée ce matin, on sait qui c’est ? ». Le questionneur est immédiatement interpellé… c’est Carcagne !

Le boxeur est confronté au corps de Germaine Novarèse. Troublé, il reconnaît qu’il connaît bien cette femme qui fut un temps sa maîtresse. Mais le soir du meurtre, il a un alibi… en béton. Il tapait les brèmes (5) avec des amis dans un bistrot de la rue Monge… « Dix personnes au moins pourront vous le confirmer…/…et je suis rentré chez moi vers trois heures du matin » s’emporte le champion des coqs ! Trois heures… tiens ! tiens ! L’heure à laquelle le crime a été commis.  Et cette blessure à la main ? « Je me la suis faite en bricolant ma moto il y a plus de huit jours ! ». On perquisitionne sa maison… en vain !

Auditionnée, la mère de Germaine vient dire que sa fille était régulièrement malmenée voire battue par ce Carcagne. Mais un homme violent n’est pas forcément un assassin. Les alibis semblent tenir et un pharmacien confirmera avoir pansé la main de Carcagne à la date donnée. Faute de preuves établies, on relâche le champion. Et bien en a pris aux enquêteurs de ne pas s’acharner sur un coupable trop évident.

Toutes investigations poursuivies, ils établirent que Germaine Novarèse, durant cette fin de soirée du dimanche était attablée dans un café de cette même rue Monge où vers 1 h 30 du matin, elle a été abordée par un homme au comportement agité. Il s’était entretenu avec elle jusqu’à la fermeture de l’établissement à deux heures. On les a vus partir ensemble. Ce même individu avait été aperçu un peu plus tôt en vociférant « qu’il allait en crever une ! ». Avait-on affaire avec un pervers, un psychopathe ? Parlait-il des filles de joie en général ou de Germaine en particulier ?

On cherche, on recoupe les informations jusqu’à arriver à la conclusion que cet homme est un repris de justice tout juste sorti de prison. Mais quand on veut mettre la main dessus, l’homme a semble-t-il quitté la ville. Rien n’indique qu’il fut un jour arrêté.

Les Remparts de Dijon : repaire du crime

Mais si cette affaire ne fut jamais résolue, les remparts avaient déjà rendu d’autres victimes. En 1923, un autre boxeur (décidemment !) du nom de Rippon, lâché par sa gagneuse partie dans d’autres bras, imagina une vengeance abominable. Il lui fixa un ultime rendez-vous au rempart Tivoli, lui broya la tête à coups de pierre et crucifia le corps en le clouant aux planches de la palissade. Renvoyé devant la cour d’assises, il ne fût condamné « qu’à » cinq années de réclusion. En juin 1930, une autre prostituée du nom de Louise Clocher avait été abattue de plusieurs balles dans le dos sur le rempart de la Miséricorde. Ses deux assassins, deux petites frappes bénéficièrent eux aussi de la mansuétude des jurés Côte d’Oriens.

Alors Dijon, pire que Marseille ? Sans doute pas mais à cette époque de l’avant seconde guerre mondiale, la ville était dite « ouverte » c’est-à-dire une ville où beaucoup de tricards (interdits de séjour à Paris ou Lyon notamment, Dijon étant à mi-chemin)  trouvaient refuge, faisant de notre cité un repaire de mauvais garçons, les « ducs » de la criminalité de l’époque !

Jean-Michel Armand

 

(1)    En argot, proxénète, souteneur dit aussi dos-vert comme la couleur dorsale du hareng.

(2)    Les prostituées devaient se déclarer auprès du service des mœurs du commissariat ou de la préfecture de police à Paris.

(3)    Prostituée déclassée qui vend ses charmes fanés dans les coins sombres, sur  des chantiers, des carrières d’où son nom.

(4)    Beau parleur séduisant comme savaient l’être les proxénètes.

(5)    Les cartes à jouer.