L’automne s’installe doucement en Bourgogne, placide et humide, après un été de feu. Dijon va ouvrir une parenthèse de froidure de quelques mois. Et la foire, du 1er au 12 novembre, va faire battre le cœur de la ville à l’unisson, avec sa foule qui déambule dans un brouhaha sourd, qui piétine tranquillement devant ses stands et ses bateleurs.
Elle a la capacité unique d’électriser la ville, d’aimanter les foules vers le Parc des Expositions, nous épuisant, absorbant et dégageant toute à la fois une folle énergie, brassant ses visiteurs en un immense creuset bruyant et joyeux. Quand on dit à des enfants qu’ils « font la foire », tout est dit !
La foire se saisit de la ville pendant presque deux semaines, réorganisant sa géographie et ses temporalités. Ainsi, les centaines d’exposants vont bien peu dormir…
La foire de Dijon reste généraliste (bien que se proclamant « gastronomique »), et tournée vers l’international, là est d’ailleurs son deuxième adjectif qualificatif. Mais à côté d’imaginaires souvent exotiques (en fonction des pays invités), il s’agit de proposer à la dégustation tous les bons produits du terroir, bref de marier le global et le local, selon la formule consacrée. Tout ce qui en Bourgogne se boit et se mange est présent ou représenté à la foire ; et pour le prix modique du ticket d’entrée, on en a pour son argent. Si on vient le ventre vide, on peut repartir la panse pleine. Ici pas de chichis, on se serre sur les bancs inconfortables, mais l’essentiel est ailleurs : dans cette convivialité franche et rabelaisienne, dans les assiettes pleines, les verres remplis, et le lien de corps et d’âmes.
Manger redevient le partage d’une culture, la réaffirmation d’une appartenance, la conscience d’un art de vivre, qui est patrimoine et héritage. Car l’assiette, c’est tout cela, et plus encore : la transformation d’aliments en plaisirs et même en bonheur, surtout quand tout cela est bien partagé, et sans intermédiaire industriel. A la foire, du producteur au consommateur, qui consomme là.
En ce sens, la foire constitue un monde immersif, exacerbant les bruits et les odeurs, où pour un sésame de quelques euros, on peut déguster, goûter, rencontrer, toper là, découvrir, s’émerveiller, sur le principe d’une convivialité franche et directe. Le système réinvestit les mythes de Cocagne ou de la Corne d’abondance. La magie de la foire est aussi celle de la fête foraine, saturant nos perceptions sensorielles, nous inondant de sons, d’odeurs, de saveurs, de rencontres, d’expériences (d)étonnantes.
La tradition, séculaire, possède un côté immuable. La foire elle-même est un grand estomac propice à tous les plaisirs, avec cette réminiscence de l’époque où les marchands en charrettes convergeaient vers une ville pour poser leurs bagages et faire tout à la fois bombance et commerce, à grands renforts de boniments.
La foire possède quelque chose de profondément identitaire. A une époque où tout s’uniformise, elle exprime l’âme organique et sensorielle d’une région. Elle est un creuset, où se rencontrent et communi(qu)ent les femmes, les hommes et les cultures bourguignonnes, accueillant l’autre à une époque de grande clôture identitaire. En fait, il s’agit d’un Carnaval automnal, ouvert sur le monde mais fier de ses racines.
La société s’amazonise et s’uberise, alors que nos relations s’archipellisent, et que la méfiance ou le hors-sol montent en puissance, la Foire, elle, permet une grand bond vers quelque chose de collectif, d’incarné, d’organique. L’actualité est anxiogène, la météo morse. Eh bien faites la foire, pour prendre un grand bol d’air qui réjouit la tête et les estomacs.
Pascal Lardellier
Professeur à l’Université de Bourgogne, auteur de Eloge de ce qui nous lie. L’étonnante modernité des rites, L’Aube, 2023.





