Séismes en Turquie : À Antioche, la joie de vivre s’est éteinte

Le visage de Daniel Cicekli est marqué par la fatigue. Des nuits sans dormir. Des nuits à ressasser le drame vécu par la Turquie qui a tué de nombreux membres de sa famille et plongé dans un profond désarroi les survivants. Né à Antioche, une des grandes villes sinistrées, l’ancien commerçant des Halles de Dijon, apporte un saisissant témoignage…

Vous avez été informé du drame quasiment en direct ?

Effectivement. C’était le 6 février dernier… À 2 h 30 du matin, soit deux heures après le premier tremblement de terre, mon épouse a reçu un sms de son frère lui annonçant que la ville d’Antioche était rayée de la carte. Nous nous sommes précipités devant la télé et, au fil des heures, nous avons découvert l’ampleur de la catastrophe et la situation épouvantable dans laquelle étaient plongées nos familles. Dans les deux jours qui ont suivi notre angoisse a atteint son paroxysme car il était totalement impossible de les joindre. Nous étions dans l’incertitude la plus totale. Finalement, nous avons réussi à établir un contact via les réseaux sociaux.

Comment s’organise la vie ?…

J’ai envie de répondre qu’il n’y a plus de vie. Tout n’est que champ de ruines. C’est pire qu’une série d’explosions nucléaires. Le mot qui revient le plus souvent dans les échanges avec nos proches, c’est apocalypse. Les adultes n’ont qu’une idée : trouver des solutions pour les enfants qui ont, eux aussi, subi un énorme traumatisme. Leur joie de vivre s’est éteinte et la peur de la mort les a envahis. Psychologiquement, ils sont très fragiles d’autant que deux nouveaux séismes, de magnitudes 6,4 et 5,8 -ce qui est très important- ont été enregistrés le 20 février dans la province de Hatay, dans le sud du pays, dans cette région qui a déjà été frappée.

Quelles sont les solutions envisageables ?

Il faudrait trouver des centres d’accueil en Europe le temps que les zones sinistrées soient reconstruites. En Turquie, c’est très compliqué car la région d’Istanbul a déjà beaucoup de réfugiés ukrainiens et russes qui attendent une fin de guerre très hypothétique. J’espère que la solidarité internationale se mettra en place car on ne peut pas laisser les enfants dans cette situation.

Votre famille a tout perdu ?

Les images ne reflètent qu’une partie de la réalité. Il faut voir avec ses yeux pour le croire. On ne mesure pas l’ampleur des dégâts. Quatre grandes villes ont été touchées et il y a, à peu près, 13 millions de personnes, dans la périphérie de l’épicentre des deux séismes, qui n’ont plus rien. Tous ces gens vivent sous des tentes de fortune. C’est le cas de mes beaux-parents et de la famille de mon épouse qui vivaient dans le même bâtiment. Ils ont tout perdu dans ce séisme. L’immeuble qu’ils occupaient dans la banlieue d’Antioche ne s’est pas effondré mais il y a des trous béants dans les murs et il n’est pas question qu’ils puissent y revenir. Une de mes cousines et son mari qui avaient une soixantaine d’années n’ont pas eu cette chance, si je puis dire. On a retrouvé leurs corps sous les gravats d’un immeuble de la ville. Du côté de la famille de ma femme, on dénombre une vingtaine de morts ou disparus. Ce qui est terrible c’est qu’il faut surveiller les ruines car les pillards se précipitent pour fouiller les décombres, dépouiller les corps et voler des objets de valeur.

80 % de la ville est détruite. Les immeubles encore debout sont tellement fragilisés qu’ils sont inhabitables. Le gouvernement turc a dépêché des ingénieurs sur place qui ont annoncé qu’il n’y aurait pas d’autres choix que de raser ce qui reste pour reconstruire sur les décombres.

En certains endroits, la terre s’est ouverte sur une quarantaine de mètres de profondeur et, parfois, sur près de 200 m de largeur. Les morts ont été enterrés au plus vite. Une photographie d’un vêtement ou d’un bijou est exposée sur chaque sépulture. Cela permettra peut-être de les faire identifiés par des survivants…

Propos recueillis par Jean-Louis Pierre