Ma chère Blanche-Neige

En ce temps là, les nains, fiers travailleurs, passaient leurs journées à creuser des galeries dans d’immenses mines de sel. Ils remplissaient des sacs de corde qu’ils jetaient sur leurs épaules, avant de traverser la forêt, longer des champs pendant des heures pour enfin pénétrer dans une vaste propriété où trônait, au bout d’une longue allée, un somptueux manoir détenu par un ogre. Ce dernier somnolait comme une reine des abeilles, et chaque nain devait déverser son sel dans une des deux poches béantes qui le côtoyaient. D’autres nains sillonnaient la contrée avec des sacs de blé, de charbon, de liqueurs, de fruits, d’épices et de denrées biodiverses qu’ils arrachaient à la terre: pour eux, les poches s’appelaient « carrefours » ou « aux champs », mais fonctionnaient selon le même principe. Toutefois, tout ce petit monde avait parfois le sentiment de revivre la légende des Danaïdes, car plus on apportait de sacs remplis jusqu’à la gueule, plus les poches et autres carrefours leur paraissaient grandir.

Le roitelet de la contrée connaissait bien les ogres qu’il retrouvait dans des dîners mondains ou qu’il invitait de temps à autre pour une partie de chasse à courre dans un grand château voisin. En revanche, il ne fréquentait pas les nains, peut-être par peur de se salir ou prétendant qu’il n’avait pas été élevé comme eux.

Un jour pourtant, à la grande surprise du souverain, apparurent des nains jaunes qui se mirent à bloquer les sentiers, les carrefours et les chemins : les timides avaient été remplacés par des grincheux qui devenaient de plus en plus menaçants, soutenus peu à peu par quelques profs mal payés pour faire façon des enfants imbuvables que leur confiaient les ogres.

Curieusement le roitelet ne dut son salut qu’aux éternuements d’un obscur Atchoum, un nain de la banlieue proche, quand il les transmit à tout ce qui bougeait dans la contrée. En quelques jours tous les poumons étaient au lit et d’autres systèmes se mettaient en place pour continuer le remplissage des poches.

Cependant la vie petit à petit reprenait le dessus et les bonnes habitudes avec. Apparemment du moins, car personne n’avait vu arriver l’immense vague de bon sens qui s’abattit sur les nains. Sans avoir lu Platon, nombre d’entre eux avaient réfléchi pendant la crise sanitaire , découvrant que la vie s’apparentait plus à savourer les bons moments qu’à les passer à ramasser du sel. Du coup le nain se fit plus rare pour engraisser les ogres ; agacé par les pass sanitaires ou vaccinaux des uns face aux passe-droits des autres, le nain de base était de plus en plus énervé qu’on le prît pour un passe-partout. Outre les sacs bourrés à craquer, les travailleurs portaient aussi le fardeau de l’impôt qui pesait lourd sur leurs épaules. La colère entrait dans les esprits, on se souvenait de plus en plus des Jacqueries, des Frondes et autres Communes… Le roitelet semblait courir après ses sujets à grand renfort de subventions, d’aides sociales, de tickets restaurant et de rabais à la pompe.

Cependant le feu ne semblait pas s’éteindre, mais curieusement le roitelet ne dut son salut qu’à un ogre tzigane qui menaçait tout le monde.

Alceste