Lettre à l’Outrenoir

Cher Pierre

Descendre de la croix soulage, mais je ne savais pas quelle teinte aurait mon sang. Durant la Cène je n'avais pas remarqué que Judas se tenait toujours près du buffet. Luc nous parlait de sa ferme, de ses ânes, de ses poussins et de son chien Magritte, un braque allemand qui devenait un peu miro sur ses vieux jours... Un pauvre me tendait la main, mais je n'avais pas de monnaie sur moi. Je suis allé en vitesse quémander un légume à la ferme de Rolle, mais je n'ai trouvé qu'une endive... à Rolle : tant pis ! Mon pauvre continuerait à passer sa vie courbé.

Dans le vestibule trônait un vase incrusté de coraux et rempli de roses de toutes les couleurs cueillies au jardin des Oliviers : la légende dit que chacune est une rose à bonheur. Ce souvenir me fait sourire car mon vieil ami autrichien Gustav Klimt n'arrive pas à quitter son accent viennois et me parle toujours du « Chardin » des Oliviers. C'est un peu son violon d'Ingres ; en ce qui me concerne, je préfère les trompettes de Géricault, c'est plus aérien et plus léger. Dans le salon voisin, j’ai rencontré Madeleine, une proche de Marie Laurencin qui m’a fait visiter son cabinet secret à Saint Raphaël. Je conserve un souvenir ému de son pubis de Chavannes et de sa chute Derain et j’aurais bien gardé aussi la Klee de ce loft méditerranéen, mais notre liaison n’était pas faite pour Dürer. Selon elle, j’étais un drôle de gars, un peu têtu, et même un peu bouché. J’ai fini par ployer sous l’âge et les calomnies à la Botticelli, car nombreux furent ceux qui me jetèrent la première pierre, mais comme dit l'autre, au nom du père Dufy et du Saint Esprit les chiens aboient, Le Caravage passe.

Tu vois, mon cher Pierre, un grand peintre disparaît et c’est le black-out quasi-total à son sujet, car c’est moins croustillant qu’un évêque qui se tape une môme de 14 ans. Je ne voudrais pas jeter M’Bappé avec l’eau d’Holbein, mais le prix du litre de sans plomb dans la tête est bien plus captivant que ton Outrenoir. Et en même temps, les experts de BFM se demandent toujours si la Troisième Guerre Mondiale va éclater ; hier, à Orsay, j’en ai même surpris un qui demandait à son voisin : « Seurat ! Ne vois-tu rien venir ? ».

Alceste