Molière, l’autre Mozart…

« Par ma foi ! Il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j’en susse rien, et je vous suis le plus obligé du monde de m’avoir appris cela. »

Molière, Le Bourgeois gentilhomme.

Molière a transmis son théâtre à l’ADN de notre langue, de notre histoire. La Comédie Française est le temple de l’illustre homme qui fit figure d’impie, à son époque, dans la version originelle du Tartuffe. Aujourd’hui, on célèbre les 400 ans de sa naissance. De Gérard Depardieu à Robert Hirsch, à Louis Jouvet en passant par Philippe Torreton ou l’immense Michel Bouquet, de nombreux grands comédiens ont endossé l’âme ainsi que le costume de ses personnages. Depuis son apparition dans « Le Tartuffe » en 1944, Bouquet n'a plus quitté le répertoire d’un Molière de plain-pied avec notre époque : la tartufferie est toujours et encore reine. La preuve ? Bruno Roger-Petit, le conseiller « mémoire » d'Emmanuel Macron, a ainsi justifié le refus élyséen de son entrée au Panthéon : c’est là « un temple laïque, enfant de la patrie républicaine, elle-même engendrée par les Lumières. C’est pour cette raison que toutes les figures qui y sont honorées sont postérieures aux Lumières et à la Révolution. » Ita missa est ! Molière aurait dû vivre sous la Terreur sur-jouée par un Robespierre ou un Danton. Tant pis pour lui !

Les Précieux Ridicules hantent pourtant les coulisses de la dramaturgie des Temps Actuels : les amazones de Me Too ou de « Balance ton porc » en sont les héritières. Lesquelles seraient avisées de relire Le Festin de pierre, tout en prêtant l’oreille -pour grappiller un brin d’humour- à un Nougaro, jongleur ès mots et amoureux des femmes : « Nous les Donjujus, nous les Don, Don, Don, Don Juan… ».

Molière aurait aimé camper sur scène nos travers, nos mœurs, ou encore l’encéphalogramme plat d’un certain nombre d’élus ou de ministres. Le spectre du Covid fait de chacun de nous le réceptacle des peurs face à la mort, à la souffrance : à divers degrés, nous sommes tous, pauvres spectateurs du parterre, en train de nous glisser dans la peau et la psyché de Argan - alias Le Malade Imaginaire. Tout comme Olivier Diafoirus et son partenaire Thomas Diafoirus-Castex, les duettistes en perpétuelle distorsion face à la réalité de la pandémie… Voilà deux cuistres moralisateurs dont la vacuité d’expertise de la situation virale finira par éclater au grand jour.

Les Précieuses ridicules, les valets fourbes et machiavéliques de Molière occupent-ils toujours le devant de la scène ? Certes à une nuance près, nos Précieuses médiatiques parlent plus cru et moins châtié que Madame de Scudéry. Quant aux laquais du pouvoir ou de la haute-administration qui ont fait l’ENA ou Sciences Po (hélas rarement l’ « X » !), leurs répliques ne valent pas celles d’un Scapin ou d’un Sganarelle, depuis qu’ils jonglent avec l’interjection « merde » - mot talisman de sa Macronie.

La langue de Molière en prose ou en vers est faite pour l’oreille, grâce à une musicalité dans la syntaxe ou dans les rimes, grâce aussi à l’habile dissonance entre mots savants et la langue populaire des maîtres, valets ou soubrettes. Sa maîtrise absolue de la grammaire, de la conjugaison ouvre le champ théâtral, en dessinant l’évolution des personnages au fil des dialogues comme des monologues.

De basses manœuvres politiques, de troubles existentiels en intrigues amoureuses, l’histoire des hommes et des femmes en 2022 semble reproduire inlassablement les mêmes schémas et les mêmes comportements que les héros ou les antihéros de Molière. A la lecture de ses pièces - L’Ecole des Femmes, l’Avare, et notamment Dom Juan, son génie se révèle immanent pour avoir peint les maelstroms de l’âme avec une telle justesse qu’on ne se lasse ni de la trame tragique ni de l’alacrité si lyrique de son théâtre. L’opéra de Mozart se profilera le siècle suivant…

S’envolent les époques, les générations, toujours est-il que Molière nous propose un regard décapant sur l’époque actuelle. Et nous guide vers le décryptage des… fonds de commerce des commanditaires de nos amours, de nos vies, de nos peurs et -parfois, ô parfois seulement- de nos espérances.

Marie-France Poirier