Sladana Zivkovic : « Voir dans le projet européen une protection et une espérance de vie meilleure »

On parle beaucoup d'Europe en ce début d'année... Avec la présidence française qui a débuté le 1er janvier, avec la polémique engendrée par la seule présence du drapeau européen, avec la crise sanitaire qui frappe tous les pays membres... Le point avec Sladana Zivkovic, adjointe au maire de Dijon en charge des relations internationales.

Dijon l'Hebdo : La présence du seul drapeau européen sous l'Arc de Triomphe pour marquer symboliquement le début de la présidence française de l'UE a provoqué une vive polémique en ce début d'année. Personnellement, cela vous a-t-il choqué ?

Sladana Zivkovic : « Je ne dirai pas choquée car chacun connaît l’engagement pro-européen du Président de la République. Pour la première fois depuis 13 ans, du 1er janvier au 30 juin 2022, notre pays se retrouve au-devant de la scène européenne. Pour autant, s’il s’agira de négocier des compromis bien sûr il faut aussi affirmer le rôle de la France au sein de l’Union Européenne, en ce sens, les symboles ne doivent pas être négligés. Si l’on veut marquer cette présidence, et construire une Europe plus forte, il faut le faire avec les peuples. S’appuyer sur le noyau dur des nations qui partagent les mêmes valeurs démocratiques, sur ce terrain, la France est très regardée. Face au réveil des nationalismes, il ne faut pas nier les Nations, il faut tout faire pour avancer et convaincre.

Les citoyens de chaque pays doivent voir dans le projet européen une protection et une espérance de vie meilleure. Il faut également travailler à une harmonisation des règles dans le secteur économique, fiscal, c’est un vaste chantier avec un budget fédéral qui doit intégrer davantage ces questions cruciales ».

DLH : Emmanuel Macron vient de prendre pour six mois la tête de la présidence tournante du Conseil de l'Union européenne. Dans la perspective de la prochaine élection présidentielle, cette fonction n'est-elle pas une formidable machine électorale ? N'était-il pas plutôt opportun de décaler le pilotage bleu-blanc-rouge en juillet prochain ?

S. Z : « Lorsque l’on a été élu Président de la République sur un projet qui assumait pleinement ses convictions européennes, je ne vois pas comment il est possible de repousser cette occasion si rare. En tant qu’européenne convaincue et compte tenu des urgences qui s’imposent à nous, je pense que cela ne doit pas être un sujet de polémique.

Le changement climatique, la stratégie commune sur le droit d’asile, les droits sociaux, la transformation de notre économie, la recherche, la santé…Tous ces sujets majeurs nécessitent d’influer sur les orientations européennes et faire avancer le projet européen au bénéfice de ses habitants.

C’est aussi une bonne occasion de débattre en France et de faire des propositions sur l’Europe que nous voulons. La critique seule ne sert à rien, il faut regarder les problèmes en face et peser pour une Europe politique et sociale. Nous aurons gagné quand nous nous sentirons à l’abri véritablement en Europe avec une meilleure harmonisation des règles et cela sans perdre pour autant notre identité ».

DLH : Quelles sont, à votre avis, les priorités de cette présidence française ?

S. Z : « L’ambition affichée est de consolider l’Europe en termes d’innovation, de production, de créations d’emplois et d’affirmer sa compétitivité économique par rapport à la Chine et aux Etats-Unis.

Il est certain que la crise sanitaire nous fait prendre conscience combien il faut travailler à un modèle économique et technologique qui puisse résister aux crises et aux pressions des puissances qui ne partagent pas toujours notre idéal. L’expression « souveraineté stratégique », a été utilisée dans l’accord de coalition du nouveau gouvernement allemand. Il y a donc un début de volonté commune à poursuivre.

Il faudra veiller à organiser de réelles consultations et prise en compte des corps intermédiaires tels que les syndicats, les associations, tous les acteurs qui travaillent aux quotidien sur ces thématiques au sein de l’Europe, sans oublier bien sûr les parlementaires qui, pour certains, ont développé une véritable expertise et représentent les citoyens.

La tâche est difficile car le terme de souveraineté ou autonomie technologique ne sonne pas de la même manière selon les pays.

Une stratégie commune sur le droit d’asile est indispensable, l’Union européenne n’a pas su répondre de façon humaine et unie face à la crise migratoire. Là aussi le poids est disproportionné selon les pays. Il faut une solidarité sur cette question, nous ne pouvons pas nous recroqueviller derrière des murs et des barbelés face à des êtres humains qui fuient la barbarie. Voilà une question qui nous concernent toutes et tous les habitants européens par-delà les mesures inhumaines de certains pays, pour autant, rien ne sert de stigmatiser il faut montrer l’exemple à plusieurs.

Enfin, je reviens sur l’urgence climatique et la volonté de répondre aux objectifs fixés par la loi climat de l’UE : neutralité carbone pour 2050 et de réduction de 55% de nos émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030. La taxe aux frontières de l’Europe sur le carbone, est un des leviers proposés qu’il faudra obtenir ».

DLH : Le dossier le plus délicat n'est-il pas la réforme de l'espace Schengen ?

S. Z : « L’espace Schengen a été mis à rude épreuve par la crise sanitaire durant laquelle plusieurs États ont refermé leurs frontières de façon non coordonnée. Par ailleurs, la crise des réfugiés remet en question la libre circulation dans l’UE. La Hongrie est toujours opposée à toute solidarité et son Premier ministre Viktor Orbán sera, lui aussi, en campagne électorale au printemps. Les autres pays d’Europe centrale, Pologne , République tchèque, seront eux aussi difficiles à convaincre. Ils n’ont pas la même histoire que les pays d’Europe de l’Ouest mais il ne faut pas renoncer, et c’est là qu’il faut s’appuyer sur la société civile, ainsi que les ONG qui existent dans ces pays. Il ne faut pas oublier que beaucoup d’entre eux ont connu l’oppression. Il faut les amener à regarder en face cette histoire. Les voisins immédiats dans les Balkans ont aussi des questions de minorités nationales qui ne sont toujours pas réglées. Plus de 30 ans après la guerre en ex-Yougoslavie, de nouvelles tensions en Bosnie Herzegovine se font sentir. Ces nouveaux pays sont exsangues économiquement et vidés de leurs jeunesses. Il est primordial de les raccrocher au projet européen. Ce sera un enjeu important de la conférence sur les Balkans prévue en juin ».

DLH : Croyez-vous vraiment que la France peut avoir de l'influence en Europe sur certains sujets ?

S. Z : « Pendant six mois, la France va disposer d'un important pouvoir d'influence pour faire avancer certains sujets et trouver des compromis à 27 même si l'exercice est très encadré, et implique une grande diplomatie. C’est en recherchant des compromis, en discutant que l’on progresse. J’espère que le choc de cette crise sanitaire et les défis climatiques pousseront les pays à envisager plus de solidarité entre eux.

Pour ma part, je souhaite que la position arrêtée par le Conseil de l’UE le 6 décembre 2021, concernant une législation de l’Union relative à des salaires minimaux dans l’UE aboutisse. Même s’il ne s’agit pas encore d’un SMIC européen véritable, cela va dans le sens d’une amélioration des conditions de vie et de travail. La France devra peser pour convaincre qu’il s’agit de l’intérêt général de tout l’espace européen. C’est un élément essentiel pour protéger les travailleurs et éviter le dumping social ».

DLH : La fracture entre les pays du Nord et du Sud, apparue lors de la crise de la dette de la zone euro en 2010, a ressurgi à l'occasion de la pandémie du Covid-19. Ces divisions ne sont-elles pas de nature à menacer à terme l'édifice européen ?

S. Z : « Cette fracture entre le Nord et le Sud de l’Europe, entre vertueux et dépensiers, n’est pas nouvelle. Elle s’est reproduite sur la question des migrants et ressurgit avec la crise du Covid. Il y a eu du cafouillage au début mais l’Allemagne a tout de suite réagi avec de l’aide médicale et ensuite la commission a heureusement mis en place une coordination. Il faut tirer des leçons de ces hésitations car face à cette grande déstabilisation l’Europe doit se montrer plus réactive, solidaire et agile ».

DLH : Quels seront les temps forts de votre délégation aux relations internationales en 2022 ?

S. Z : « Dijon est une ville profondément européenne. Je préside une commission au sein de l’agence française des communes et régions d’Europe (AFCCRE) sur les questions de politiques de voisinage et en particulier les Balkans occidentaux. En 2018, nous avons organisé des rencontres entre les pays des Balkans et nous préparons la prochaine dans le cadre de la Présidence française. Il s’agira de poursuivre nos échanges avec des collectivités de ces pays, mais aussi des associations, des ONG sur l’avenir des Balkans.

Nous accueillerons également en février le Conseil européen sur la thématique du tourisme. Tous les Ministres européens du tourisme seront à Dijon.

Sur le volet culturel qui contribue grandement au sentiment d’appartenance européenne, nous allons soutenir, comme chaque année, toutes les initiatives locales qui incarnent la citoyenneté européenne. Ce sera notre rendez-vous « Printemps de l’Europe ». La Maison de l’Europe et la Région sont nos partenaires.

Nous préparons également beaucoup d’évènements en lien avec l’année croisée France-Portugal. Les prochaines rencontres des « Internationales de Dijon » en partenariat avec l’IRIS auront pour thème l’Europe. A notre échelle, nous avons déjà organisé des rencontres sur le climats avec toutes les villes partenaires et jumelées.

La ville et la Métropole sont dans tous les réseaux européens sur la question des énergies propres, dans le réseau Cités unies France présidé par le Maire François Rebsamen qui s’engage totalement sur le plan international.

Nous sommes leader du projet européen RESPONS, le programme de réhabilitation énergétiques et de création d’îlots à énergie positive dans le quartier de la Fontaine d’Ouche, c’est unique en Europe ».

Propos recueillis par Jean-Louis Pierre