La piétonnisation en marche

Dans les années 1970, les écolos allemands avaient un slogan radical : « Les m… dans les chiens, les chiens dans les voitures, et les voitures hors des villes ! ». Quelques décennies plus tard, politiques et urbanistes sont en train de leur donner raison, en donnant corps à leur utopie de villes sans voitures. Deux principes (parmi d’autres) conduisent l’action des politiques d’aménagement des villes : des ronds-points au lieu des carrefours, et des rues piétonnes à la place des voies de circulation automobile. Or, le bras armé de cette piétonisation, c’est le tram, car là où il passe, en centre-ville, l’auto trépasse ! En France, sont menés depuis quelques années maints chantiers, dans les villes de taille moyenne, afin de laisser place nette au tram ou à des systèmes s’en rapprochant dans l’esprit. Une fois en fonction, sur le pourtour des centres-villes, celui-ci nous permet de découvrir (après des années de travaux éprouvants, tout a un prix) des centres entièrement piétonniers, créant l’impression un peu irréelle de grands villages urbains, plus belle la ville, en fait.

Dijon, Le Havre, Besançon, Angers, Brest, Tours, Metz (et d’autres encore) constituent les nouvelles pierres apportées à ce patient édifice de vaste entreprise, qui érige de nouvelles cités, boutant de plus en plus les voitures, les bus (pas toujours) et les engins motorisés de toutes cylindrées en dehors d’hyper-centres entièrement dédiés à la cause pédestre, à la déambulation. On peut les arpenter le nez au vent et l’esprit léger, sans plus être aux aguets comme on l’était auparavant, toujours à la merci d’automobilistes pressés et indélicats.

D’ailleurs, les « anciens » rappellent aux jeunes que jusqu’aux années 1950, beaucoup de villes possédaient des trams, qui après-guerre, furent supprimés, pour laisser la voie libre aux automobiles. Mais la roue tourne, dehors les voitures, et voici le grand come-back du tram.

Ces nouveaux centres ont bien sûr plus de partisans que d’opposants. Larges terrasses (mais encore leur faut-il le soleil pour les remplir et le passe pour pouvoir s’y asseoir !), rues vidées de leurs véhicules et donc propices à la déambulation, fluidité et lenteur instituées, vélos publics en libre-accès filant en silence, bref, cette douceur recherchée (comme antipode à la dureté de l’époque) se matérialise sous nos yeux et sous nos pieds.

Les commerçants apprécient, ou pas. Car si certaines enseignes profitent de cette nouvelle donne, d’autres déplorent l’évaporation des clients, partis remplir leurs caddies dans les centres commerciaux des zones périphériques, si facilement accessibles en voitures ou en tram, justement. La piétonisation et la chasse aux voitures peut se transformer en catastrophe industrielle, comme dans certains quartiers emblématiques de Paris : ainsi, la célèbre rue de Rivoli s’est trouvée désertée, ses célèbres arcades n’attirent plus grand monde, et les affiches « bail à céder » se succèdent. Quant aux quais de Seine, « libérés de la circulation », ils n’attirent guère de piétons que le week-ends, et encore, quand le soleil est de la partie ? Tout ça pour ça ?

Quant aux riverains, selon qu’ils possèdent un garage ou pas, ils considèreront différemment ces centres soudain quasi-inaccessibles à des autos diabolisées, alors que le stationnement devient un casse-tête et un poste de dépense conséquent. Mais ils boudent rarement leur plaisir, car leur habitat (et leur patrimoine) se trouvent valorisés par la force des choses.

Bref, la ville de demain est redessinée par ce tram qui est le rouleau compresseur soft et la tête de pont des modes de transports urbains qualifiés de « doux » : silencieux, écologiques, économiques, esthétiques. On n’a pas tout à fait mis les villes à la campagne, mais on a bel et bien sorti les voitures des centres-villes, instaurant cet « esprit village » propice à une nouvelle convivialité se fondant sur les terrasses et les marchés, bref à une citoyenneté urbaine de proximité, que la voiture semblait entraver.

D’aucuns déploreront une patrimonialisation excessive des centres-villes, parfois synonymes de « carte-postalisation » (cf. le « syndrome Amélie-Poulain » à Montmartre !) mais n’est-ce pas un réflexe d’enfants gâtés de se plaindre d’habiter des endroits chic, beaux, paisibles, redessinés et re-designés comme des décors de cinéma, quand tant de nos concitoyens vivent dans un enfer urbain, entre promiscuité bruyante, trafics, incivilités, laideur, dégradations et violences ?

Finalement, les écolos et les touristes jubilent unilatéralement devant ces centres-villes muséifiés, quasi-vidés de CO2, de bruits de moteurs, voyant l’auto mise alternativement à l’amende et au point mort. Et leurs conducteurs au pas, donc.

Pascal Lardellier