Anoxie

Par définition manque d’oxygène ; état du spectateur devant la scène de la douche du film Psychose ; court-métrage lycéen projeté au Ciné Cap Vert le lundi 18 octobre à 20 heures.

Le cinéma est une aventure collective, il est toujours bon de le rappeler. C’est d’ailleurs ce qu’a accompli très pertinemment le chef opérateur Vladimir Lifschutz, lors d’une conférence au lycée Charles de Gaulle, pour la formation « Lycéens au cinéma ». Ce dispositif, qui vise à sensibiliser les jeunes à la cinéphilie, est proposé par Théo Nesme, chef de projet à l’Artdam, agence culturelle technique basée à Longvic.

Vladimir Lifschutz interroge la représentation du genre au cinéma, revenant sur l’évolution du regard masculin et féminin à travers l’Histoire du septième art. Dans sa démarche, il prend le contrepied de la politique des auteurs, définie pour la première fois en février 1955 par François Truffaut dans Les cahiers du cinéma.

Cette prise de position de Truffaut a donné au réalisateur le statut d'auteur, au-dessus de tous les autres intervenants du processus cinématographique. Mais cette « politique » est avant tout une approche critique. Ses défenseurs considèrent les films comme faisant partie de l'œuvre de leur cinéaste, plutôt que de les classer « simplement » par genres. Les auteuristes cherchent alors les récurrences et thématiques développées dans les différents films d'un réalisateur particulier. C’est également l’occasion pour Truffaut de prendre le pouvoir par l’écrit, quelques années seulement avant l’émergence de la Nouvelle Vague, qui verra les critiques déposer leur stylo pour une caméra plus légère.

Le regard masculin à bout de souffle ?

Interrogeant les genres, Vladimir Lifschutz est revenu sur le fameux « male gaze », concept désignant les images imposées au public présentant une perspective masculine, dans le cadre de la culture visuelle dominante. Cette idée a été théorisée pour la première fois en 1975 par la cinéaste anglaise et militante féministe Laura Mulvey.

Prolongeant la réflexion, dans Le regard féminin, une révolution à l’écran (2020), Iris Brey théorise le « female gaze », une façon de filmer les femmes sans en faire des objets, de partager la singularité des expériences féminines avec tous les spectateurs, quel que soit leur genre, et renouveler notre manière de désirer en regardant sans voyeurisme.

De la même façon, si Lifschutz interroge ce « male gaze », c’est pour mettre en avant le rôle des femmes, dans une histoire du cinéma qui a souvent tendance à les oublier. Il revient notamment sur le rôle d’Alma Reville, la femme du grand Alfred Hitchcock, mais surtout monteuse et scénariste du réalisateur. « Hitch » confessait volontiers qu’il n’avait connu qu’une femme dans sa vie. Cela n’empêchait en rien son cinéma de posséder une grande charge sexuelle et érotique, bien au contraire. Ainsi, dans La mort aux trousses, quand Eva Marie Saint allume sa cigarette : « La nuit va être longue, et je n’aime pas beaucoup le livre que je viens de commencer. Vous voyez où je veux en venir ? ». Cary Grant voyait très bien. La figure de l’allumeuse était prolongée, dans la lignée des femmes fatales des films noirs des années quarante, de Lauren Bacall à Rita Hayworth. Et Alma Reville n’y était pas pour rien.

On doit également l’efficacité de la séquence de la douche dans Psychose à madame Hitchcock. Alma parvient à en faire une scène mythique, loin de la « scopophilie », ce plaisir de posséder l’autre par le regard. Le spectateur se retrouve alors en état d’anoxie : sans oxygène !

D’un genre à l'autre

Plus proche d’Argento que d’Hitchcock, film de genre tourné de nuit pendant la pandémie, le court-métrage aurait pu s’appeler À bout de souffle. Mais voilà Godard était déjà passé par là … Ce sera donc ANOXIE, projeté au CinéCap Vert le 18 octobre à 20 heures. Une équipe de vingt-cinq lycéens, avec à la réalisation Cyrianne Dunan et Léa Philippe, deux jeunes femmes alors en classe de terminale au lycée public Olivier de Serres de Quetigny. Il ne fallait pas manquer d’air pour tenter cette aventure réalisée dans l’enceinte même de l’établissement avec les contraintes du couvre-feu alors en vigueur. Mais tout a été fait dans les règles. Seuls les murs ont encore quelques traces de (faux) sang ! Cyrianne et Léa ont-elles finalement réussi à imposer leur fameux « female gaze », si chère à Iris Bey ? Guidées dans leurs choix par Charlie et Thibaud du collectif dijonnais Umami, et par le comédien Benjamin Mba, ont-elles su venir à bout de tous les pièges d’une première réalisation ? Réponse dès lundi.

Le pitch commence comme un poème de Victor Hugo. Le ciel d'étain au ciel de cuivre succède. La nuit fait un pas. Les choses de l'ombre vont vivre. Dans les couloirs sombres de leur lycée, Ambre et Marie courent, tentant d’échapper à un monstrueux poursuivant. Leur amie Anaëlle semble également en péril. Deux de leurs camarades, Félix et Baptiste, malgré leurs différents, disent vouloir les sauver. Les filles sont essoufflées, oppressées, affolées, épouvantées, frissonnantes, pantelantes, haletantes, tremblantes. L'aboutissement de l'anoxie, c’est-à-dire du manque d’oxygène …

Le teaser fait déjà bien flipper, mais ce n’est rien à côté du film ! Bonnes séances à toutes et à tous, on vous attend dans les salles obscures.

Raphaël Moretto

Le regard féminin – Une révolution à l’écran, Iris Brey, Points 2021, 6€90

Dans l’ombre d’Hitchcock, Alma et Hitch, documentaire de Laurent Herbiet, Arte France, 6€99

Anoxie avec Benjamin Mba, projection au Ciné Cap Vert le 18 octobre à 20h.

https://www.youtube.com/watch?v=5WuklI-gHGY