Les amours contrariées

Pour dissiper peut-être, un malentendu inaugural, non, il n’y a pas de faute d’orthographe dans le titre ci-dessus : par les hasards savoureux de la langue française, « amours », « orgue » et « délice » sont les trois mots de notre dictionnaire masculins au singulier et féminins au pluriel ! Ce préambule grammatical posé, venons en aux faits : les stratégies de séduction, la rencontre à finalité sentimentale ou sexuelle - en clair tout ce qu’on appelle communément la drague - se fondent naturellement sur une proximité qui est physique, avant de devenir, peut-être, charnelle. Séduire, cela consiste à se rapprocher de l’autre, à faire que des personnes à l’origine inconnues deviennent intimes. « Draguer », (redit ainsi par commodité de langage), c’est rompre la glace, réduire la distance, passer du vouvoiement au tutoiement, entrer dans la sphère intime de l’autre, effleurer, caresser puis étreindre. En clair, qui dit « séduction » dit forcément oubli des distances. La littérature et le cinéma ont parfaitement illustrées tout cela à travers maintes œuvres célèbres.

Or, depuis 2020 et la covidisation de nos relations sociales, toutes les personnes cherchant l’âme-sœur (pour la nuit ou pour la vie) sont confrontés à une dilemme et même à une épreuve qui prend les apparences d’une « injonction paradoxale ». Ceci est plus vrai encore pour les adeptes des sites de rencontres et autres applis telle Tinder. D’ailleurs, la fréquentation de ces plateformes de drague a explosé depuis le premier confinement. Ceci s’explique aisément : être en tête à tête avec soi-même des soirées et des week-ends entiers a fait toucher du doigt (si je puis dire) le poids de leur solitude aux millions de célibataires. Sorties interdites, introspection imposée. Et puis on avait du temps pour draguer en ligne, et même parfois que cela à faire ! Alors faire défiler les fiches et les profils, prendre des contacts, écrire, s’écrire, beaucoup n’avaient que cette occupation pendant les confinements et autres soirées « couvre-feu ». « Faire son marché » en amont et sélectionner les « produits » attractifs, c’est une chose. Mais ensuite, comment « donner corps » (c’est bien l’expression qui convient) à la rencontre, frustrante si purement virtuelle ? Là, le parcours du combattant commençait : car une fois rendez-vous pris, celui-ci devait se dérouler à proximité des lieux de vie des tourtereaux potentiels, et même dans un périmètre restreint, s’ils respectaient les quelques kilomètres autorisés. Les amours transcontinentales, transnationales ou tout simplement « inter-régions » (jadis monnaie courante) ont pris du plomb dans l’aile. Par extension, lors du premier rendez-vous, comment se positionner, et comment interagir ? Garder le masque ou le quitter ? Et spontanément, ou en demandant « l’autorisation » ? Et puis montrer un test PCR quand les choses deviennent sérieuses ? Quant à toucher, caresser, embrasser, (passons les détails !), gageures en vérité. Évoquer tout cela se fait au prix d’un discours d’explicitation bien peu romantique. Le Covid est bien devenu aux relations sociales ce que le Sida fut à l’amour dans les années 1980 : la perte de l’insouciance. Sans cesse en parler, se justifier, se positionner….

Et dire que certains ministères ou secrétariat d’Etat (Belgique et Canada) ont suggéré aux célibataires de privilégier « l’auto-sexe » (histoire de prendre en main les frustrations engendrées par confinements et couvre-feux ?) ou de garder le masque pendant les relations amoureuses (ce qui peut rapidement relever de la gageure). « La passion s’accroit en fonction des obstacles qu’on lui oppose » disait Shakespeare ! Il ne pouvait pas mieux dire. Car désormais c’est une véritable course d’obstacles qui attend les amoureux numériques de l‘ère du Covid, via tout un ensemble de chicanes qu’il faut enjamber pour se retrouver. Simplement honorer un rendez-vous galant relève du parcours du combattant, voire du chemin de croix ! Trouver la bonne personne, gagner sa confiance montrer patte blanche via les tests etc. quitter le masque (mais à quel moment ?). Et où se retrouver d’ailleurs ? Quand les bars étaient fermés et les terrasses inaccessibles, seuls les parcs permettaient une rencontre et un rendez-vous gardant un peu de romantisme, car la rue, bof…

On se souvient que dans l’amour courtois, l’homme devait respecter un éventail de codes et de rites, se soumettant à des épreuves testant sa tempérance, un temps imparti. Il semble qu’à l’ère du Covid, les amours désormais numérisées retrouvent quelque chose de l’amour courtois et de l’esprit chevaleresque. Faire sa cour assidûment, s’écrire longuement en mettant sa flamme en forme selon des canons rhétoriques, accepter de ne pas se rencontrer tout de suite, tempérer ses ardeurs, réfréner son désir… Ce n’est pas le moindre des paradoxes émergeant d’une époque dont on pensait qu’elle avait définitivement institué la drague aisée, la rencontre facile, le numérique comme instrument du romantisme. Mais la chose est logique au final : la distance qui s’est imposée à tous les niveaux de la société ne pouvait pas ne pas avoir des incidences sur la relation humaine majuscule : la relation amoureuse. A défaut d’être interdites, les amours sont contrariées par la covidisation des liens sociaux, et tout un ensemble d’ « hygiaphones sentimentaux ». Retour au Shakespeare de la passion et de ses obstacles ; peut-être qu’aimer, et chercher à aimer, ce n’est que l’histoire des embûches et des stratégies pour les contourner. Alors le Covid restera comme un formidable révélateur, historique, de la persévérance de la quête amoureuse face à tout ce qui cherche à mettre à distance des amoureux transis.

Pascal Lardellier