Le dimanche 15 mars 2020 se tenait le premier tour des élections municipales… deux jours seulement avant que le premier confinement ne nous tombe sur la tête. Il a fallu patienter jusqu’au 28 juin pour le deuxième tour… Pour tous les élus locaux, et, notamment, pour le premier d’entre eux, Ludovic Rochette, président de l’Association des maires de Côte-d’Or, l’année qui vient de s’écouler restera à jamais unique. A plus d’un titre…
Dijon l’Hebdo : Jamais la transmission de flambeau, au niveau municipal s’entend, n’avait été aussi particulière…
Ludovic Rochette : « Il faut se souvenir que nous étions, pour les élus, dans un triple contexte : un contexte général de complexification de la gestion de collectivité, un contexte de début de mandat et, certainement le plus important, le contexte sanitaire. Cela a fait que le début de mandat a été inédit – d’ailleurs nous ne savons plus trop à quel moment il a commencé et quand le précédent s’est achevé. En revanche, une question s’est imposée : où en serait-on sans les communes ? Il y a plusieurs années, certains ont redécouvert le maire. Avec l’année qui vient de se terminer, je pense, pour ma part, que c’est la commune qui a été redécouverte. Il serait déraisonnable aujourd’hui d’entendre encore quelqu’un remettre en cause l’existence des communes. J’insiste sur la commune, car l’on parle beaucoup du maire mais il y a aussi les équipes municipales ainsi que les fonctionnaires. Tous ont tenu aux côtés de l’Etat. Nous avons certes eu des moments de tension, des discussions, des interrogations, mais, au niveau local, si l’efficacité a été au rendez-vous, c’est parce qu’il y a eu un lien qui s’est accru entre ce qui qui relève de la déconcentration – le préfet et ses services – et ce qui participe de la décentralisation – les collectivités. Je suis plutôt un vieil élu, car l’étant depuis 23 ans, et pourtant jamais je n’avais connu un moment aussi dur et jamais, à titre personnel, je l’avoue, je n’ai autant appris. De par des rencontres avec le préfet de l’époque, Bernard Schmeltz, mais également de par celles avec mes collègues maires qui ont été à l’origine de tellement d’initiatives… »
DLH : Quel rôle a tenu l’AMF 21 durant cette année de crise ?
L. R : « Nous avons eu plusieurs fonctions. Nous avons été une sorte de courroie de transmission avec l’Etat. Dans une période de crise, comme l’ont été le confinement puis le déconfinement, on sait que la communication est importante. Nous avons dû apporter aux élus une communication fiable, hiérarchisée et triée. Et puis, nous avons eu une capacité d’adaptation par rapport aux circonstances. C’est la force de la commune comme, dorénavant, de l’AMF. Nous avons embrayé sur quelque chose qui était bien plus que symbolique puisque cela avait une vraie utilité pour les Côte-d’Oriens : les masques. Nous nous sommes focalisés sur une filière afin d’apporter des masques, qu’ils soient chirurgicaux ou réutilisables, pour les communes et leur personnel. Les communes se sont, quant à elles, concentrées sur l’apport de masques à leur population. Dès la fin avril, nous étions en capacité de le faire et, là, nous avons pu voir la force du tissu des intercommunalités et des communes ».
DLH : Des moments vous ont-ils marqué plus que d’autres ?
L. R : « Nous avons connu, en effet, des jours-seuils, qui nous ont fait prendre conscience de la dimension de la difficulté. Je n’oublierai pas ainsi le jour où le directeur de cabinet du préfet m’a téléphoné pour m’apprendre le décès du maire de Beurey-Bauguay, Jacques Lajeanne. L’émotion a été très forte mais c’est aussi le jour où on est sorti du virtuel pour entrer dans le factuel. Cela n’a aucune commune mesure avec ce terrible drame mais la semaine précédant les élections municipales a été également un moment clé. Rappelez-vous de cette question fondamentale : faut-il maintenir ces élections ? A l’époque – et je pense que nous avons eu raison –, les 12 ou 13 mars, je considérais qu’il fallait les maintenir. Mais j’ai un regret : que cette question n’ait pas été posée plus tôt. S’il y a une leçon à tirer de l’année 2020 et j’espère qu’en 2021 nous serons meilleurs dans ce domaine-là, c’est le fait d’appréhender la situation. Nous devons véritablement fortifier notre culture de prévision. Le 13 mars, c’était déjà trop tard, nous aurions dû nous interroger sur cette question au 15 février ».
DLH : Ainsi la clause de revoyure fixée au 1er avril qui décidera de la tenue ou non des élections départementales et régionales en juin prochain interviendra-t-elle, selon vous, cette fois-ci suffisamment tôt ?
L. R : « Je pense que c’est le bon moment de dire : oui il faut y aller ou non il ne faut pas y aller. C’est l’Etat qui décide et nous devons, en toute responsabilité, trancher pour savoir quel est l’équilibre entre ce qui relève du sanitaire ou ce qui tient à la démocratie. J’espère que nous disposons dorénavant d’un ensemble de données qui nous permette d’appréhender moins difficilement les périodes qui viennent ».
DLH : L’absence de relations en présentiel avec les élus n’a-t-elle tout de même pas rendu votre tache encore plus difficile ?
L. R : « D’ordinaire, une élection représente un seuil : soit le maintien d’une équipe, soit le passage d’une équipe à une autre. Là, lorsqu’il y a eu transmission, cela s’est fait sur un temps plus long. Le bateau a tenu dans toutes les communes alors que des maires ne se sont pas représentés, que d’autres ont été battus… La transition s’est faite mais la principale difficulté a résidé en effet dans l’accompagnement des élus dans leur tâche. Avec le cadre sanitaire, il n’a pas été possible pour l’Etat de faire des réunions d’information. Pour nous, cela a été assez compliqué aussi. Les deux temps majeurs que sont le Congrès des maires à Paris et le salon Cité 21 ne se sont pas déroulés. Nous avons réalisé des formations vidéo mais ce n’était pas suffisant. Les relations que nous avons avec les élus depuis le printemps dernier sont en réalité des relations de plus en plus individualisées, par téléphone, par mail… Nous avons un juriste à plein temps dans nos murs qui tourne à plein régime car il est là, en amont, pour donner nombre de conseils… Nous nous sommes adaptés ».
DLH : L’AMF 21 a dû aussi se réinventer afin de s’adapter à la situation…
L. R : « Nous avons dû, vous avez raison, développé nombre d’innovations. Nous venons ainsi d’avoir, par exemple, des formations avec le négociateur du GIGN qui est venu pour sensibiliser les maires à la gestion de crise. Nous avons également signé un protocole avec le Procureur de la République afin de renforcer les liens entre la Justice et les élus locaux. Cela doit être, au demeurant, une première en France. Si les élus ont un problème d’agression, des questions sur une procédure en cours… ils disposent d’une boîte mail à disposition. S’il y a également un besoin de contact entre le Procureur et le maire, cela passe par l’AMF. Nous sommes là dans ce rôle central de trait d’union. Cette idée avait été soumise lors de la venue d’Eric Dupont-Moretti. Nous avions fait une table ronde avec les élus qui avaient été victimes d’agression. Beaucoup d’associations départementales viennent se renseigner afin de pouvoir développer le même dispositif. C’est aussi la démonstration que l’AMF a une vraie utilité. Elle a un rôle fondamental dans la représentation et dans la défense des maires. Je vois que la Justice, les services fiscaux, etc… enfin de multiples administrations de l’Etat l’ont bien compris. On mesure, tant au niveau national que départemental, tout le travail que les associations d’élus ont réalisé. Que ce soit aux côtés de l’Etat mais aussi parfois en face. C’est notre rôle d’exprimer ce qui va et ce qui ne va pas… Nous serons toujours là, en alerte, mais aussi et surtout en proposition. On doit bien voir, en un an, le nombre de propositions que les élus locaux ont faites. Autant venant de maires de grandes villes, de métropoles que de maires de communes rurales ! »
Camille Gablo
« Une temporalité différente »
Dijon l’Hebdo : Le Covid a été le fil conducteur de l’année qui vient de s’écouler. Mais toutes les périodes n’ont pas été identiques…
Ludovic Rochette : « Nous avons en réalité eu deux périodes avec des difficultés différentes : une première – de mars à octobre – où c’était très compliqué mais à chaque fois sur un cycle de temps assez court. Je fais référence au confinement, à la préparation du déconfinement, à l’arrivée des vacances, à la rentrée scolaire… Le couple Etat-communes, qui a marché à plein régime, a eu un rôle fondamental. C’était une période dure mais il y avait des objectifs, une temporalité qui permettait aux équipes et à la population de tenir. Cependant le moment le plus compliqué à vivre est peut-être ce qui se passe depuis le mois d’octobre avec une période unique, composée de moments de relâchements, de resserrements. La question de la vaccination est certes au départ assez anxiogène – va-t-on avoir assez de vaccins ? – mais c’est un élément déclencheur positif parce qu’enfin la temporalité revient. Des objectifs – les pourcentages de population vaccinée – sont de retour et sont matérialisés. Là encore, les collectivités ont été au rendez-vous. Le préfet nous a proposé 13 centres de vaccination au départ, ils sont au nombre de 18 aujourd’hui. Il aurait fallu en faire 50, nous aurions aussi été tout de suite en situation. Je n’oublie pas non plus le « vaccino-bus » qui circule dans le département. Ce n’est pas un gadget. Il illustre que cela peut fonctionner lorsqu’un objectif est clair et partagé. Nous ne souhaitions pas qu’il y ait de trous dans la raquette sur le territoire. Nous ne pouvions pas laisser se diffuser une impression d’injustice des citoyens par rapport à la vaccination. Nous avons fait de la dentelle humaine pour être au plus près des besoins. Et qui est capable de réaliser cette dentelle ? Les élus, les communes, qui ont listé les personnes prioritaires. C’est aussi la raison pour laquelle je n’imagine pas que, dans la vie d’après, on puisse façonner un territoire sans ces multiples pixels qui, en fin de compte, forment l’image de la France aujourd’hui ! ».





