La famille, des liens du sang aux liens du cœur

Kathleen Tamisier, femme de tête et de coeur, est une sociologue qui partage son temps entre l’écriture d’ouvrages et ses activités au sein de son auto-entreprise « Guidance formation-conseil ». Basée en Lorraine mais liée à Dijon pour des raisons familiales, c’est précisément de la famille dont parle son dernier livre, La Famille en révolution.

Nous avons souhaité en savoir plus sur les métamorphoses qu’elle perçoit en experte dans les rapports à ces très proches à qui nous sommes liés « par le sang et le cœur ».

Dijon l'Hebdo : Pourquoi ce titre, « La famille en révolution » ?

Kathleen Tamisier : « Depuis de nombreuses années, les Cassandre médiatiques n’ont cessé de brandir la menace d’une disparition de la famille, de sa dissolution dans le célibat et des choix de vie s’affranchissant de ce cocon qui peut aussi être carcan. Tout un vocabulaire sociologique met des mots (des maux ?) sur ces évolutions : décomposition familiale, dissolution des liens traditionnels, séparations, individualisme, désamour et « poly-amour », guerre des sexes, judiciarisation des rapports de genres, crise des valeurs traditionnelles, émancipation…

Oui, la famille est en révolution, car de nouveaux modèles ont émergé depuis vingt ans, gagnant en légitimité. Ces formes nouvelles de « faire famille » poussent du coude le modèle historiquement institué, la sacro-sainte « famille PME » (« Papa Maman Enfant »). Celle-ci reste la norme et la majorité, mais on a vu émerger les familles monoparentales ou vivant en « CNC » (« couples non cohabitants »), les familles homoparentales, le célibat au long cours… Et puis le PACS et le « mariage pour tous » ont ouvert l’union à des personnes de même sexe. Désormais, toutes ces familles ont une parfaite visibilité médiatique et sociale.

Ces profondes révolutions sociétales, parentales et conjugales sont venues remettre en question nos certitudes en matière familiales. On peut bien dès lors parler de « familles (au pluriel) en révolution » ; étant entendu que l’époque est à l’instabilité, et qu’on est passé de modèles familiaux en « CDI » à une famille souple, ouverte, incertaine, faisant l’éloge du « CDD ».

DLH : Comment se porte la famille au temps du Covid ?

K. T : « Dans son allocution « de guerre » du 16 mars 2020, il y a tout juste un an, Emmanuel Macron a lourdement insisté sur les liens familiaux et intergénérationnels, et la nécessité de leur robustesse dans cette gestion de crise majeure. Il a finalement replacé la famille, durant le temps de confinement, au centre du dispositif social, au cœur des systèmes de solidarité traditionnelles.

« Qu’est-ce qui fait que cela tient ? » se demandait le sociologue Émile Durkheim dans une formule célèbre… Ce qui fait « que cela (la société) tient ? », ce sont les liens que l’on noue avec ses proches, avec son premier cercle.

La famille, même en crise, même en révolution, même fragilisée, même en tensions, est un socle, une colonne porteuse pour les individus, et déjà les enfants. Finalement, le coronavirus aura peut-être remis « l’église au centre du village », selon le vieux proverbe paysan. L’église, c’est bien sûr la famille. On s’est retrouvé confiné ensemble, on a appris à se redécouvrir, à se reconnaître.

Et puis le confinement a permis de tester la force des liens intergénérationnels, il a rapproché les grands-parents de leurs petits-enfants, on a été heureux d’être ensemble, on s’est beaucoup manqué aussi quand éloignés par la force de choses, et c’est dans l’absence qu’on a éprouvé la profondeur des sentiments.

Tout n’a pas été idyllique non plus : des familles ont « explosé » en cohabitant ainsi, on a vu la triste et préoccupante montée des violences exercées sur les femmes et les enfants… Autant que l’infinie solitude éprouvée par les personnes seules, sans famille, ou loin de leurs familles. Je sors de la neutralité qui incombe à la sociologue pour avoir une pensée pour les étudiants et les jeunes en perdition car tellement seuls, comme les seniors en Ephad, sans possibilité de voir leurs proches, ou aux gens malades, claquemurés dans des logements exigus. En clair, la famille a été au centre des ressources et des soucis du premier confinement, et on l’a aussi touché du doigt par défaut.

DLH : Alors, la famille, encore attractive ou has been ?

K. T : « La famille est redevenue attractive car elle a su se réinventer. Elle a traversé une crise, celle de « post-68 », du rejet de ses valeurs, celle aussi, d’une certaine France, de Gaulle, Pompidou et même Giscard… Elle incarnait les « valeurs traditionnelles », quelle horreur (rire !).

Mais elle s’est réinventée, en modernisant son image, en s’assouplissant, si je puis dire. Désormais, on « fait famille » selon ses désirs. Plus souple, plus tolérante, la famille n’est plus cet espace où l’on se sentait entravé (enfin je parle pour notre modèle culturel, républicain et contemporain, c’est important de le préciser). Ses membres souhaitent rester « libres ensemble » selon l’expression du sociologue François de Singly, qui évoque aussi, la concernant, un « collectif intime ». La famille est le premier espace de socialisation et de construction identitaire, c’est le théâtre social duquel on aspire à retirer fierté et sentiment d’appartenance, force et réassurance face aux aléas et aux péripéties de la vie. Même lorsqu’il y a des frictions, la famille est, la plupart de temps, ce socle affectif vers lequel on aspire à revenir. Elle est aussi ce que les sociologues appellent un « cadre normatif ». Regardez comme bien des membres de ces « minorités » qui ont longtemps revendiqué l’émancipation du traditionnel ont pris un « virage à 90 » en souhaitant convoler et avoir enfants, reconnaissance sociale, stabilité juridique et affective.

Pour conclure, la famille est en révolution, certes elle est en crise, aussi ; or, la crise, étymologiquement, renvoie à la « transformation ». On est au cœur de mon propos. Mais la famille, comme destin individuel et collectif, reste un havre auquel on revient bien souvent quand on est fatigué, perdu, ou âgé. C’est tout cela la famille. Alors on lui pardonnera ses crises d’adolescence ou de couple, et on l’acceptera comme elle est : incontournable, et même indispensable ».

Propos recueillis par Pierre Solainjeu

Constances et métamorphoses familiales

Une vision libérale des choses gagne tous les pans de la société. Eh bien parlant famille, on pourrait dire que les « PME » sont en crise, et que le « CDD » est institué !

Le nouveau livre de Kathleen Tamisier s’assigne pour tâche de réinterroger le modèle de la famille « PME » (Papa Maman Enfant) à l’aune des récentes et profondes révolutions sociétales, parentales mais aussi conjugales qui sont venues battre en brèche nos certitudes en la matière.

Depuis les années 1970, dans les pays occidentaux, les divorces ont connu une progression exponentielle, alors que l’union libre et le PACS concurrencent fortement le modèle marital. Le « collectif intime » qu’était la famille est de moins en moins intime et collectif. En revanche, elle est de plus en plus en vogue médiatiquement

L’analyse sociologique proposé par cet ouvrage, fourmillant de références, d’anecdotes et de témoignages, souhaite prendre acte, aussi, du péril qui pèse sur la famille. Car celle-ci est aujourd’hui tout à la fois multiple, incertaine et cependant vitale pour l’équilibre des individus et de la société ». L’essor des familles monoparentales, recomposées et homoparentales atteste de l’effervescence actuelle autour des nouvelles tendances et des modèles alternatifs en matière de conjugalité et parentalité (homoparentalité et monoparentalité on y revient, mais aussi « poly-amour », « no sex », PMA, GPA, etc).

Composé de chapitres consacrés au célibat, à la rencontre amoureuse, à l’union libre, à la vie de couple, au mariage, à l’arrivée des enfants, à la table familiale, à la désillusion conjugale (rupture et divorce), à la monoparentalité, à la recomposition et au remariage, l’ouvrage alterne analyses sociologiques et commentaires marqués au coin d’une expérience aussi personnelle, et c’est ce qui fait son originalité.

Ainsi, le chapitre portant sur le célibat est l’occasion rêvée d’évoquer Bridget Jones, cette trentenaire à la vie pleine de situations fâcheuses et d’anecdotes souvent embarrassantes. Plus qu’un personnage de fiction, Bridget Jones est l’incarnation du célibat accepté et vécu avec philosophie : « fini le temps où les catherinettes étaient raillées et les vieux garçons tournés en ridicule. Aujourd’hui, les célibataires s’assument et certains n’hésitent pas à vanter les mérites de la vie en solo. Sans en faire pour autant un projet de vie ».

Kathleen Tamisier se penche aussi sur la rencontre amoureuse, avec ses phases d’attirance sexuelle, d’attraction physique puis d’attachement, qui coïncide avec le début de l’engagement, le couple n’est pas loin, la famille pointera bientôt son nez un jour ! D’ailleurs, le coup de foudre est décrit comme quelque chose de si puissant et troublant qu’il est difficile de lui résister. Il ne répond à aucune logique. Rappelons que selon Roland Barthes, tomber amoureux, c’est très souvent tomber amoureux de l’amour plus encore que de quelqu’un. Si la rencontre amoureuse demeure quelque chose de quasiment « alchimique », tout n’est pas question que de compatibilité et d’endogamie (fait de « faire couple » avec des personnes nous ressemblant socio-culturellement), comme tendent à le laisser penser les sites de rencontres qui exploitent pleinement les possibilités du « libéralisme relationnel ». Contre l’algorithmisation des sentiments, il est peut-être bon de rêver sinon au « Prince charmant » (cliché quand tu nous tiens), du moins à la « belle rencontre ». Selon une étude réalisée en 2014 auprès de 2 000 enquêtées britanniques, « une jeune femme ne trouveraient généralement l’amour, le vrai, qu’après avoir embrassé une quinzaine d’hommes, couché avec quatre « coups d’un soir », vécu deux longues relations, subi quatre rendez-vous apocalyptiques, avoir été trompée par au minimum un partenaire et eu le cœur brisé au moins deux fois ». Voici des données chiffrées, permettant de s’étalonner !

D’autres font le choix de modes de fonctionnement affectifs pour le moins alternatifs, en choisissant d’être ensemble sans vivre ensemble sous le même toit, ce sont celles et ceux qu’on appelle les « LAT » (Living Appart Together, soit « Vivre ensemble séparément »), comme nous l’apprend Kathleen Tamisier. Ce sont des couples non cohabitants, « couples TGV », « couples turbo » (beaucoup de profs de fac souscrivent à ce modèle), qui partagent un certain nombre de choses (restaurants, cinéma, sorties avec des amis) mais qui gardent tout de même chacun de leur côté leurs sorties, leurs activités personnelles. Un nouveau monde amoureux se dessine qui voit le sex-friending (aussi dénommé « PCR », pour « Plan cul régulier), comme une relation partenariale fondée sur le partage « de bons moments », mais qui ne débouchent pas sur une relation durable. Meetic et Tinder ont beaucoup œuvré à l’avènement de la « sexualité récréative »…

Dans la conclusion de son ouvrage, l’auteure rappelle qu’à la famille, on revient presque toujours, car elle est ce socle affectif et social, garant, idéalement, d’une solidarité inconditionnelle. Alors lorsque qu’elle n’assure pas cette présence réconfortante, on ressent de la frustration, de la souffrance et de la colère, car la famille est censée concourir à notre équilibre affectif et social. Finalement, il n’y a pas de famille idéale, il n’y a que des modèles familiaux à faire vivre en bonne intelligence.

Cet ouvrage s’avère être une boîte à outils et une grille de lecture précieuses, pour toutes celles et ceux qui s’interrogent sur les métamorphoses familiales actuelles, et déjà le modèle familial qui est le leur.

Jeanne Vernay

Kathleen Tamisier, La Famille en révolution. Sexe, amours et déceptions, Paris, L’Harmattan, 250 pages, 23 euros.