La convivialité suppliciée

Le 23 décembre 1951, une scène étonnante se déroula devant la cathédrale de Dijon, en présence de plusieurs centaines de personnes : on y brûla le Père Noël publiquement, afin d’expurger l’époque de cette figure païenne ! En fait, les autorités religieuses (qui étaient à la manœuvre) ne sacrifiaient pas le barbu rondouillard (sponsorisé par un célèbre soda américain, d’où sa robe rouge !) mais son effigie ; et derrière lui, les symboles ; l’Amérique, le paganisme. Le principe de l’action symbolique, c’est précisément d’agir sur un objet ou une figure, qui représente un tout. L’anthropologue Claude Lévi-Strauss consacra un texte fameux à cet épisode bourguignon, précisément intitulé « Le Père Noël supplicié ».

Mais en cette fin d’année 2020, ce n’est pas sur la partie que l’on agit, mais sur un principe général, pilier de la société ; et c’est l’ensemble qu’on est en train de sacrifier : la convivialité. « Hors toute considération sanitaire » (précaution oratoire désormais indispensable quand on parle du Covid, comme « L’abus d’alcool… » et « Fumer tue »…. par ailleurs), on est dubitatif et plus encore circonspect face à cette interdiction répétée de ne pas laisser les restaurants ouvrir et servir. Car leur adaptation aux contraintes sanitaires (gel, distanciation, réorganisation des salles) les honorait, comme celles des cafés et des bars. Et Dijon L’Hebdo avait raison de récemment (et courageusement) titrer « Il faut sauver les restaurateurs ! ».

Le virus qui rend malade (et qui « rend fou », dixit BHL himself) peut circuler dans les restaurants, bien sûr. Mais il circule plus encore dans les métros bondés, dans les trains, dans les files d’attentes et surtout les supermarchés rassemblant des centaines de personnes concomitamment. Pourquoi cet acharnement à punir (car on a l’impression qu’on en est là) des professionnels incarnant quelque chose de l’esprit (et même du génie) français ? Pourquoi la destruction méthodique d’un pan entier de l’économie, la mise sous l’éteignoir de la colonne porteuse de la convivialité, la mise au pas du cœur palpitant du lien social ? Et l’entrave faite à ceux qui travaillant, doivent, pour simplement s’alimenter, se faire livrer, oeuvrant indirectement à l’Uberisation généralisée de nos modes de vie. Bien sûr, les restaurants pratiquent le « Click and Collect » (il semble qu’aucune expression française n’existait pour la chose…) et « l’emporter », mais le chiffre d’affaires n’est pas le même, et la convivialité est évincée, bannie.

Cafés, bars et restaurants sont les poumons de la sociabilité hexagonale, ils sont ces théâtres que la planète entière nous enviait (passé de presque rigueur) de l’esprit français dont les racines sont les brèves de comptoir, les morales de salles, la connivence de tables et de terrasses. Ce sont des lieux de culture authentiques, où l’art de la répartie régnait en maitre, ou loin de l’utilitarisme ambiant, on pouvait laisser l’esprit baguenauder voire méditer… Car il est sûr que pour le coup, le virus reste à la porte des bureaux et des ateliers…

On ne peut manquer de s’interroger sur les raisons (je n’ai pas dit les dessous) de ces décisions semblant punir les lieux de culture de sociabilité et de convivialité. De quel pêché originel les restaurateurs sont-ils les boucs émissaires sacrifiés ? Ou plutôt, qu’incarnent-ils, et que symbolisent leurs établissements, qui hérissent autant le pouvoir ?

En fait, l’ordre sanitaire a pris le pouvoir. Je ne pense pas être le seul à l’observer, dans les décisions « absurdes » (au sens le plus camusien du terme) actuellement égrenées par un Premier ministre infantilisant inutilement le pays. Pour le Père Noël, on repassera, bonjour le Père Fouettard ! Les principes directeurs de l’ordre sanitaire sont la statistique, la précaution, l’éviction de toute possibilité de risque, tout ceci considéré à géométrie variable, dit en passant : une cathédrale à 30 maxi, mais un supermarché à 800…. Pour les tenants du pouvoir sanitaire, la convivialité semble être une déviance dangereuse. Face à la froide comptabilité médicale et aux décisions technocratiques et algorithmiques, la chaleur de la convivialité des restaurants fait désordre. Le restau, le café du coin, ce sont les coins du social où l’improviste, le hasard, la spontanéité se rencontrent. Et cette idée est insupportable aux décideurs sanitaires, à l’ère d’un idéal du contrôle total de la circulation du virus, et des individus.

Mais cafés et restaurants sont surtout les lieux de la discussion franche, de la critique sociale et de la conscience citoyenne, à certains égards. Or, il semble y avoir un problème autour de la circulation d’idées « séditieuses »

« Sus au virus », certes. Mais « l’enfer est décidément pavé de bonnes intentions ». Et ces Paradis des épicuriens, ces Eden des hédonistes que sont cafés et restaurants sont injustement au purgatoire. Derrière cela, une profession suppliciée, une mission sociale sacrifiée. « Reviens, Rabelais, ils sont devenus fous ! ». Car il y a un corps social à restaurer. Et là aussi il y a une urgence, vitale pour le pays. Qu’il meurt guéri, ce serait une cruelle faim quand même…

Pascal Lardellier