Sauver nos commerces : C’est essentiel !

La délégation du commerce et de l’artisanat a été confiée à Nadjoua Belhadef. L’ancienne chef de cabinet de François Rebsamen a très vite été mise à contribution avec la crise sanitaire qui met à mal le monde économique. Une mission qui n’effraie pas cette femme de caractère et de défis qui se porte résolument au front pour accompagner et soutenir commerçants et artisans. Sur le centre ville bien sûr mais pas seulement.

Dijon l’Hebdo : Avec votre délégation, vous avez hérité d’une des tâches les plus difficiles au sein de la municipalité en cette période de pandémie : accompagner et soutenir le commerce et l’artisanat, un secteur particulièrement en difficulté. On pouvait rêver mieux quand on démarre un mandat ?

Nadjoua Belhadef : « Quand on reçoit à n’importe quel moment de la journée y compris le soir tardivement mais aussi le week end des appels téléphoniques désespérés de commerçants qui ne savent pas s’ils vont pouvoir maintenir leur activité, c’est vrai, c’est lourd et émouvant. Je démarre un mandat certes mais j’étais déjà dans la maison au sein du cabinet de François Rebsamen depuis 12 ans. Ce qui m’a permis de suivre de près l’activité de l’ensemble des secteurs. La situation que vous évoquez est exceptionnelle et nous disposons d’une certaine liberté de manœuvre dans l’innovation, les propositions de choses nouvelles... J’aime les défis et les difficultés que nous affrontons peuvent me permettre de lancer des actions que je n’aurais pas pu mener auparavant. Et je peux vous assurer que je mets toute mon énergie pour trouver des solutions et répondre ainsi aux attentes et aux besoins immédiats ».

 

DLH : Avant l’arrivée du coronavirus, comment perceviez-vous le commerce dijonnais ? Ses forces et ses faiblesses ?

N. B : « Personne ne me démentira sur le fait qu’on a une ville en pleine dynamique. Le centre ville de Dijon d’il y a 20 ans ne ressemble en rien à celui d’aujourd’hui. J’en veux pour preuve que je suis contactée par des enseignes qui souhaitent s’implanter. J’avais suivi, en son temps avec le cabinet, l’arrivée de Nespresso à Dijon et les dirigeants du groupe Bertrand, chargés de développer le réseau de boutiques en France, nous avaient clairement expliqué que Dijon faisait partie des villes cibles.

Les 2,5 millions de touristes par an, les grands projets comme la Cité internationale de la Gastronomie et du Vin ou encore Smart City qui nous a donné une visibilité internationale font que notre centre ville se développe. Je pourrais citer aussi Cour Bareuzai qui a remporté un prix mondial d’architecture sans oublier les différents grands travaux tels que le tramway, la piétonisation, l’aménagement des grandes places Darcy et République qui ont pleinement contribué à la transformation de la ville tant sur l’aménagement du territoire que sur l’offre commerciale ».

 

DLH : Combien de commerces ont-ils fermé définitivement leurs portes depuis le premier confinement ?

N. B : « C’est une situation un peu particulière puisque aujourd’hui aucun commerce indépendant a fermé en raison du Covid. Nous sommes pour l’instant épargnés ce qui ne veut pas dire que ça n’arrivera pas demain car la situation reste très difficile. On l’a vu avec des groupes ou des enseignes nationales comme « Phildar », « Un jour ailleurs », « La Halle aux chaussures », « André » ou encore « Bio c’ Bon » qui eux ont fait le choix de fermer définitivement leurs boutiques.

Dès le début du premier confinement, nous avons été présent aux côtés de nos commerçants en prenant certaines dispositions comme, par exemple, l’exonération des droits de voirie, l’agrandissement des terrasses, le maintien de la grande braderie, du brunch des Halles… On a réussi à trouver l’équilibre entre les règles sanitaires et la vie économique au niveau local. Et n’oublions surtout pas ceux qui ont fait le pari de démarrer leurs commerces : tout récemment « La Famiglia », épicerie fine de produits italiens, place Grangier. Au printemps dernier, « Skin Center », rue Charrue… Et il y en a d’autres qui ont prévu des ouvertures en janvier ».

 

Comment se situe Dijon par rapport aux autres villes ? Le taux de fermeture des commerces est-il aussi important ?

N.B : « Notre centre ville a, comme partout, un turn over qui existe mais son taux de vacance commercial est faible par rapport à la moyenne nationale même si on constate de grandes difficultés dans les commerces. Nous avons des restaurateurs qui s’adaptent à la situation, qui s’inscrivent dans le renouvellement, qui savent se réinventer. On a vu des établissements qui n’étaient pas dans la vente à emporter et qui s’y sont mis facilement. Beaucoup de commerces ont fait l’effort de se lancer dans le clic and collect et de se rapprocher de Shop in Dijon pour intégrer la plate-forme dématérialisée. Je souhaite saluer leur belle détermination dans ce combat pour la sauvegarde de leurs commerces ».

 

DLH : La justice a annulé les arrêtés municipaux autorisant les commerces dits « non essentiels » à ouvrir malgré les consignes du reconfinement. A la différence des maires de Chevigny-saint-Sauveur, Talant, Beaune ou encore Chalon-sur-Saône, François Rebsamen n'a pas souhaité s'inscrire dans cette démarche. Pourquoi ?

N. B : « Il ne faut pas opposer ceux qui ont pris des arrêtés et ceux qui n’en ont pas pris. François Rebsamen s’est partiellement inscrit dans cette démarche puisqu’il a pris un arrêté pour maintenir l’ouverture des librairies. Arrêté qui a ensuite été logiquement retiré. La symbolique est importante mais aujourd’hui le pragmatisme doit prévaloir. Nos concitoyens ont besoin de concret. Le maire de Chalon-sur-Saône s’est présenté en défenseur du commerce local en prenant une décision qui, il le savait très bien, allait être annulée. Force est de reconnaître que ce coup de com n’a servi à personne. Sauf à son image. Et puis, pour tout vous dire, je pense sincèrement qu’il vaut mieux être commerçants à Dijon qu’à Chalon-sur-Saône…

Ne pas prendre d’arrêté ne veut pas dire ne rien faire. François Rebsamen a fait le choix de mettre en place des dispositifs au plus près des commerçants plutôt que de prendre une décision que l’on savait vouée à l’échec. Nous avons aujourd’hui des relations avec la préfecture, avec différents organismes qui font que nous sommes dans la capacité de co-construire des choses sur le territoire. Il n’est pas question de s’inscrire dans une opposition systématique. France Urbaine a interpellé le Premier ministre sur ces distorsions que l’on a constatées dans l’offre commerciale. Car des erreurs ont été commises. Il y a eu une erreur de communication sur la notion de « non essentiel ». Que veut dire essentiel ? Que veut dire non essentiel ? Une activité peut être décrétée non essentielle mais n’est-elle pas essentielle pour celui qui la pratique ? Dans cette ambiance dégradée, il faut faire attention aux mots. Les gens ont besoin d’être soutenus dans ce qu’ils sont et ce qu’ils font. Je préfère qu’on insiste sur les produits de première nécessité. Là, on sait de quoi on parle ».

 

DLH : Avez-vous, au niveau local, un plan de soutien qui vient également compléter les aides nationales ?

N. B : « Depuis le premier confinement, nous avions pris un ensemble de mesures que j’appelle des mesures d’adaptation à la situation, en proposant, par exemple, la gratuité de l’ensemble des droits de voirie pour les bars et restaurants -terrasses, enseignes, stores, étalages…-. Nous avons accordé l’extension gratuite des terrasses là où c’était possible sur l’ensemble de la ville et jusqu’à la fin de cette année. Nous avons également maintenu des événements comme le Brunch qui a attiré, sous forme de collecte, 3 000 personnes sur les 14 dates proposées. Nous avons maintenu la braderie seulement pour les locaux. Pour moi, tous ces éléments de maintien sont aussi des éléments de soutien tout comme la piétonnisation des Halles qui a permis aux restaurateurs et à leurs clients de pouvoir profiter de l’été plus sereinement.

A côté de cela, nous avons mis en place un fonds de relance économique métropolitain initié pendant le confinement avec les présidents de fédérations, de syndicats patronaux et les chambres consulaires. L’idée étant de voir comment on pouvait réagir et accompagner efficacement l’activité économique. Ce fonds mis en place par Dijon Métropole, la région Bourgogne – Franche-Comté et les partenaires économiques locaux se présente comme une aide financière exceptionnelle. J’insiste bien sur le fait qu’il s’adresse à l’ensemble des commerce de la Métropole. Il y a deux types d’aides : les aides remboursables, de 3 000 à 15 000 €, et les aides directes, de 1 000 à 15 000 € qui sont gérées par Dijon Métropole ».

 

DLH : De quels types d’aides s’agit-il ?

N. B : « On peut, par exemple, faire face aux besoins en fonds de roulement, aider aux loyers, aux remboursements d’emprunts, soutenir un projet d’investissement. Une commission se réunit tous les vendredis pour étudier les dossiers déposés auprès des chambres consulaires -CCI et Chambre de Métiers et de l’Artisanat-. Et nous avons fait le choix de ne pas être présent à ces réunions composées d’experts du monde économique. Ensuite, il faut compter 2 à 3 semaines pour que les fonds soient transférés ».

 

DLH : Quel est le montant global de l’enveloppe ?

N. B : « 2,5 millions d’€. Un million d’€ en aides remboursables et 1,5 million d’€ d’aides directes qui se décomposent en 1 million d’€ en investissement, 250 000 € en aides pour les loyers et 250 000 € pour les actions collectives des unions commerciales. Ces aides sont attribuées au plus près des besoins des commerçants. Ce sont des dispositifs accessibles et rapides. C’est ça la clé car c’est maintenant que les entreprises ont besoin d’être soutenues. Et je tiens à louer le travail collaboratif très fort qui nous lie à la Chambre de Métiers, à la CCI, au MEDEF, à la CPME, à tous les représentants des acteurs économiques du territoire. Sachez aussi que nous avons mis en place avec la CCI un observatoire du commerce sur Dijon Métropole. C’est important de disposer d’outils et d’indicateurs pour établir des plans d’actions avec des informations recueillies au plus près des personnes concernées ».

 

DLH : J’imagine que vous travailler en étroite collaboration avec Shop in Dijon, l’association des commerçants dijonnais ?

N. B : « Complètement. Et vous me donnez l’occasion de saluer le travail mené par Denis Favier, le président, et Matthieu Honnorat, le secrétaire général, avec lesquels je suis au téléphone quasiment tous les jours. On échange, on partage nos idées… Tout récemment a été relancée la plate-forme Shop in Dijon qui est un formidable outil d’accompagnement et de soutien au commerce local. Un outil qui a été amélioré avec une interface facile et agréable. On y retrouve un maximum d’offres alimentaires ou non de nos commerçants. On peut faire ses cadeaux de Noël depuis cette plate-forme et on peut même être livré. Une façon de limiter les flux. Pour l’occasion, on s’est associé à une entreprise locale, la SCOP dijonnaise TOUTENVELO. Notre objectif, c’est qu’un maximum de commerçants puissent s’inscrire dans cette démarche portée par Shop in Dijon. Même ceux qui ne sont pas familiarisés avec l’outil informatique. Nous les aiderons ».

 

DLH : Le commerce à Dijon, ce n’est pas uniquement le centre ville ? Les aides sont-elles les mêmes ?

N. B : « Là vous soulignez un point très important. Il est essentiel pour moi que l’on parle du commerce sur l’ensemble du territoire. Effectivement, il y a le centre ville qui est une vitrine pour la ville. Une vitrine pour les grands groupes qui souhaitent s’y installer. Une vitrine avec de belles locomotives pour les commerces installés dans leur proximité. Mais il est important de ne pas oublier le commerce de proximité, le commerce de quartier. Raison pour laquelle j’ai déjà enclenché tout un planning de visites. Je suis allée à la rencontre des commerçants des Grésilles, de la Fontaine d’Ouche, du secteur Jaurès - Nicolas Rollin, de l’avenue du Drapeau. Je souhaite que tous les commerçants trouvent leur place à Dijon et s’y sentent bien. Certes, les demandes ne sont pas les mêmes mais on est là et on travaille pour l’ensemble des commerçants de la ville. Ils bénéficient d’une écoute tout aussi attentive ».

 

DLH : Ne trouvez-vous pas formidable et émouvant que des commerçants qui ne savent pas de quoi demain sera fait réalisent de superbes vitrines pour les fêtes de Noël comme si de rien n’était, alors même que leurs commerces sont fermés ?

N. B : « Ils sont effectivement un certain nombre à travailler leurs vitrines à l’approche des fêtes de fin d’année. Ils sont extraordinaires. Je prendrai l’exemple de Mahasiah, rue de la Chouette. Je tiens à saluer le travail que fait Caroline Jurek depuis des années pour offrir aux chalands et aux piétons une vitrine merveilleuse. Je n’oublierai jamais celle avec les grands ours blancs qui m’avait beaucoup touchée. C’est magnifique pour les enfants tout autant que pour les parents et ça donne un peu de baume au coeur car je crois quand même à la magie de Noël. Au travers cet exemple, je salue l’investissement des commerçants dijonnais qui veulent encore y croire. Faire une vitrine, c’est important. Aller sur la plate-forme de Shop in Dijon, ça l’est tout autant. L’essentiel, c’est de ne pas baisser les bras. Soutenons les commerçants locaux. Accompagnons-les. Soyons solidaires à leur endroit. Ils nous le rendent bien ».

 

DLH : Pas de marché de Noël cette année mais un sapin de 18 mètres de haut place de la Libération. Une façon de préserver la fête et un message envoyé aux écologistes qui considèrent que ces conifères n’ont plus leur place pour célébrer ce moment de l’année ?

N. B : « En raison de la crise sanitaire, il nous a fallu malheureusement annuler le marché de Noël avec ses 46 chalets, ses trois manèges, la grande roue, la patinoire, le son et lumière, la maison du Père Noël mais nous avons souhaité maintenir une certaine magie de Noël dans le contexte d’incertitude qui pèse sur ces fêtes de fin d’année. On peut profiter des illuminations qui ne génèrent pas de flux particuliers et nous avons installé un sapin. Un sapin qui est d’ailleurs une nouveauté. Il provient d’une filière qui, elle aussi, mérite d’être soutenue. C’est la filière du Morvan, une filière locale qui représente un millier d’emplois et 5 000 emplois saisonniers. Les arbres ne sont pas arrachés sauvagement. On est dans le cadre d’une culture raisonnée. Ce sont des arbres jeunes, ceux qui consomment beaucoup de C02. Et puis le sapin de Noël n’est pas un déchet. Voilà des années que Dijon dont on sait son implication sur le plan environnemental, a mis en place des moyens de récupération de sapins chez les particuliers pour les broyer et les réutiliser en compost. Ce sera la même chose pour le sapin dressé place de la Libération, composé de 361 sapins montés sur une structure métallique.

Je ne veux pas de fausse polémique. Dans la situation qu’on vit aujourd’hui, je crois qu’il faut apporter un peu de réconfort et que les périodes de fin d’année en sont le moyen ».

Propos recueillis par Jean-Louis Pierre