Inflation mémorielle et frénésie commémorative

Longtemps, les saints eurent le monopole du calendrier, des pensées et des prières. Désormais, ce sont des valeurs, des causes, des drames et des « combats » que l’on célèbre au fil des jours. Les « journées de », et autre hommages, pierres blanches dans l’amnésie ambiante, voient l’inflation mémorielle être parfois gérée par décret.

Notre époque est submergée par un flot de commémorations, contrebalancé par une dévaluation de toutes les causes à célébrer d’urgence. La mémoire, sélective, choisit de plus en plus ses matchs. Alors c’est parfois l’Etat qui s’y colle, en tentant d’inscrire au calendrier ce qu’il serait indigne d’oublier. On a même été jusqu’à inventer des fêtes, de la Musique ou des Voisins. Par précaution ou conjuration, tout devrait faire mémoire et lien au moulin de nos sociétés oublieuses et individualistes. Et l’on sait que chaque attentat voit se succéder discours, gestes symboliques, gerbes et chandelles, les mémoriaux de rues (invariable et touchant amoncellement de peluches et de roses blanches) et numériques tentant de conjurer l’horreur, tout en célébrant… la mémoire des victimes. Novembre a été un mois particulier, entre le 11 Novembre et les 5 ans du Bataclan…

Elles sont pléthore, ces dates qui se succèdent et constituent une invraisemblable liste de Prévert, qui fascine par son caractère hétéroclite et drolatique à la fois. Les maladies ou « apparentées » (lèpre, diabète, obésité, autisme, prostate, lymphome…), les « grandes causes nationales » (prévention routière, alcoolisme, drogues, francophonie…), les institutions (Europe, scoutisme…), les langues (corse, occitan…), les minorités (Roms), les arts (poésie, théâtre, danse…), les passions (jeux vidéo ou tricot !), les médias (liberté de la presse, radio…), et par extension les problèmes de toute nature bénéficient de leur journée annuelle. Sur Internet, des sites recensant toutes ces commémorations donnent le tournis, en alignant au fil des mois des centaines de choses à soutenir urgemment le temps d’une journée. L’incroyable profusion de ces « journées » a même vu leur calendrier se superposer à ceux, républicain et religieux, qui étaient historiquement institués.

La petite musique médiatique a désormais intégré à son chœur quotidien le rappel litanique de ces « journées » incontournables. Le matin, les radios nous culpabilisent en nous rappelant « qu’aujourd’hui, il faut penser à la lutte contre le diabète ou l’illettrisme, à la sauvegarde des baleines, au végétarisme, ou à la préservation des forêts tropicales ». Elles feront l’objet de quelques reportages, qui ramèneront le sujet à deux ou trois témoignages, quelques questions gravement posées (« Et si vous demain.. ? ») et à une équation édifiante. « Saviez que vous X% de la population mondiale.. ? ». Eh bien maintenant, on le sait. Il y a tant de malheurs avec lesquels compatir que les consciences s’érodent.

Lancés la plupart du temps par les institutions ou des associations, cautionnés pour les plus « incontournables » par l’ONU ou l’UNESCO, mais parfois aussi par des lobbies intéressés, ces « jours de » souhaitent sensibiliser sur un problème, dénoncer une injustice, célébrer un événement. Les médias, on y revient, jouent un rôle crucial dans le succès de ces journées. Ce sont eux qui choisissent de relayer – ou pas – puis d’amplifier certains thèmes épousant l’air du temps. Ainsi, les journées sans viande et sans téléphone mobile s’imposent doucement, en même temps que celles de la courtoisie au volant (24 mars) ou du commerce équitable (14 mai). Si les grands-mères sont célébrées de loin (en loin), mais gagnent du crédit pour d’évidentes raisons socio-démographiques, les secrétaires ont bien du mal à s’imposer dans l’agenda. Et le nec plus ultra de ces journées, c’est de devenir rituelles, comme la journée de la Femme.

Plus largement, on pourrait s’amuser de cette prolifération commémorative, en considérant que l’on s’achète une bonne conscience à vil prix, en pensant quelques secondes, et parce la radio nous y invite le matin, aux diabétiques, aux baleines, à la forêt amazonienne, aux insomniaques, aux épileptiques, aux enfants soldats africains, aux réfugiés, aux cultures créoles, et tutti quanti. En effet, le respect (maître-mot de notre époque) et l’altruisme se trouvent là un peu fétichisés, comme générés automatiquement, sur décret médiatique.

En fait, c’est notre rapport au temps qui s’est trouvé bouleversé par la modernité, et cette prolifération commémorative en prend acte. Auparavant, ce sont les saints patrons qui organisaient la pensée et l’action des communautés. Et les points d’orgue de l’année, toujours religieux (Noël, Carnaval et Carême, Pâques…), ralentissaient le temps ordinaire, donnant une perception du temps différente, et rythmant le cycle des saisons. Le sacré s’est évaporé des lieux de culte, il se fixe sur d’autres objets à adorer, veaux d’or du star-system, dieux du stade ou fétiches technologiques.  Le passage des saisons est plus sûrement assuré par le changement d’heures, deux fois l’an, que par les jadis rituelles grandes vacances.

Il en va de même de la mémoire, sécularisée, fragmentée. Au temps long et lent des célébrations d’antan, notre époque préfère le flash mémoriel, ou quelques secondes de recueillement distrait, ludique (si le journaliste ose un jeu de mots) et désengagée. Et puis des exceptions, qui mobilisent et sensibilisent vraiment, comme la journée de la Femme ou la Fête des mères. Les femmes tirent finalement leur épingle du jeu, au petit jeu de la mémoire instituée. Mais la journée de l’homme, c’est quand, au fait ? Un peu tous les jours, vous me direz.

Pascal LARDELLIER