Charles Coutant : « Nous allons attaquer la traversée des mers du sud » 

Avec la finesse qui le caractérise et alors que les caméras sont braquées sur le Vendée Globe, le directeur général du CGFL, le professeur Charles Coutant, a utilisé la métaphore marine pour illustrer la mobilisation de ses équipes en pleine deuxième vague de la Covid-19. Des personnels, particulièrement frappés par le virus, et dont il se dit « on ne peut plus fier ». En tout cas, au Centre Georges-François Leclerc, la mobilisation est totale pour, à la fois, ne pas laisser à terre les patients atteints d’un cancer mais aussi pour épauler le CHU dans sa course contre la Covid-19. Et pourtant, selon l’une des formules de Charles Coutant : « Nous allons bientôt nous aussi attaquer la traversée des mers du sud. Et l’on sent que cela va beaucoup plus tanguer que lors de la première vague ! » Entretien avec un capitaine qui n’a qu’un seul cap : tout mettre en œuvre pour les patients atteints d’un cancer !

Dijon l’Hebdo : Le président de la Ligue nationale contre le cancer, Axel Kahn, a, une nouvelle fois, tiré la sonnet d’alarme en estimant qu’il y avait environ « 30 000 cancers non détectés aujourd’hui dans l’Hexagone ». Comment avez-vous appréhendé cette deuxième vague et limité ses répercussions sur la lutte contre le cancer ?

Charles Coutant : « Nous devons mobiliser toutes nos ressources pour continuer de soigner les gens. Et c’est ce que nous faisons. La prise en charge est sanctuarisée par les autorités, et, notamment, les ARS (Agence régionale de santé). Lors de la première vague, nous nous sommes très vite organisés afin de venir en soutien du CHU, notamment pour réaliser leur chirurgie oncologique déportée en URL et en urologie, deux domaines où nous sommes, au demeurant, partenaires. Nous nous sommes à nouveau mis en ordre de marche pour pouvoir, toujours dans l’intérêt des patients, aider le CHU afin d’assurer leur chirurgie déportée parce qu’ils sont en première ligne sur la prise en charge de la Covid. Cela se fait en bonne intelligence. Nous avons seulement déprogrammé, au CGFL, les reconstructions mammaires secondaires, ce qui n’est pas facile, il faut le savoir, pour les patientes qui attendent souvent longtemps cette opération. Nous avons dû prendre cette décision afin de libérer du capacitaire au bloc opératoire et en hospitalisation pour pouvoir opérer les malades du CHU. Nous avons maintenu la chirurgie prophylactique pour les patientes n’ayant pas de cancer mais à haut risque génétique, mais que nous allons opérer en enlevant les ovaires ou les seins, afin d’éviter qu’un jour le cancer ne se développe. Nous avons maintenu toute la reconstruction mammaire immédiate. Nous sommes également très sensibilisés au maintien de nos délais de prise en charge. Et je tiens à relancer le même appel que j’avais fait lors de la première vague. Il faut absolument que les patients se fassent dépister, diagnostiquer de leur cancer. Faites vos examens de surveillance. Un retard de prise en charge est redoutable. Il va entraîner une surmortalité très nette… ».

 

DLH : L’institut Gustave-Roussy a projeté « une augmentation de la mortalité par cancer de 2 à 5% dans les cinq prochaines années… »

C. C : « Voilà ! C’est énorme. Cela veut dire qu’il faut exactement traiter le cancer indépendamment finalement de la crise de la Covid. C’est vrai en radiothérapie, en chirurgie… Nous avons vu des tumeurs bien plus évoluées qu’habituellement sur des patients qui auraient dû être traitées en mars. L’augmentation des délais de prise en charge entraîne des pertes de chance. Il ne faut surtout pas, en deuxième vague, reproduire cette situation. C’est notre obsession ».

 

DLH : Le climat anxiogène actuel n’encourage pas non plus les patients à pousser la porte d’un spécialiste ou d’un hôpital. Comment les rassurer ?

C. C : « Nous avons par rapport au mois de mars et d’avril des moyens supplémentaires. Je pense notamment aux tests rapides, antigéniques, qui nous permettent de tester les patients avant chaque intervention chirurgicale ou encore lorsqu’ils sont dans des chambres doubles pour s’assurer qu’aucun d’entre eux ne sera à côté d’un patient Covid. Nous avons largement développé ces moyens au sein de notre institution. Nous sommes très attentifs par rapport à cela ».

 

DLH : Qu’en est-il également de vos personnels ?

C. C : « Une différence importante existe entre la première et la deuxième vague. Nos personnels sont particulièrement touchés par la Covid. Beaucoup sont en arrêt et ma grande crainte réside dans le fait que ce nombre connaisse une véritable explosion, ce qui nous conduirait à dégrader nos prises en charge, soit en diminuant notre capacité d’activité, soit en fermant des lits, ce qui serait très délétère pour les patients ! Nous avons mis en place des mesures très strictes afin de protéger nos salariés : nous avons rallongé le temps de travail pour diminuer le nombre de salariés présents sur site, pour réduire leur exposition au virus dans les transports en commun… Tout cela s’est naturellement fait en accord avec les partenaires sociaux qui ont, au CGFL, une approche très positive des choses. Nous ne sommes pas au CGFL une entreprise comme les autres, donc nous ne pouvons pas mettre l’ensemble de nos salariés au télétravail. Mais, en revanche, nous avons une vraie politique dans ce domaine ici aujourd’hui. Chaque chef d’unité fait des propositions qui peuvent concerner des secrétaires médicales, des chercheurs… ».

 

DLH : Quelle solutions avez-vous prises afin de pallier à l’absence des personnels frappés par la Covid ? 

C. C : « Nous avons proposé aux salariés à temps partiel de travailler à temps plein. Nous payons des heures supplémentaires ou des RTT lorsque c’est nécessaire. Tout cela dans le but de soutenir l’activité. Et nous avons aussi un plan de rappel des retraités que nous n’activerons, si besoin, qu’en dernier recours parce que, par définition, ils sont plus à risque de formes graves de la Covid. Nous sommes prêts à appuyer sur le bouton mais nous ne le ferons qu’en ultime solution ».

 

DLH : La recherche, qui est dans l’ADN du CGFL, est-elle aussi mise à mal par cette nouvelle vague ?

C. C : « Nous continuons nos activités de recherche qui s’étaient arrêtées lors de la première vague. Parce que la recherche, c’est l’accès à l’innovation, c’est l’inclusion des malades dans les essais cliniques. C’est donc très important et ce, toujours dans l’intérêt des patients. Notre unité de phase précoce est également maintenue. C’est essentiel aussi. Tout comme l’est la possibilité des visites et des accompagnements, à raison d’une personne par patient. C’est une décision à la fois humaine et éthique qui nous a semblé capitale ».

 

DLH : Réussissez-vous, dans cette crise sanitaire, à maintenir vos interventions dans les autres hôpitaux de la région qui reflète l’engagement du CGFL pour un égal accès aux soins partout et pour tous ?

C. C : « Nous continuons en effet notre soutien aux hôpitaux périphériques. J’ai ainsi par exemple été moi même il y a quelques jours à Sens. C’était évident mais la crise sanitaire a considérablement aggravé les inégalités sociales d’accès aux soins. Elles étaient déjà bien présentes mais elles ont été démultipliées. C’est notre devoir, une fois de plus, de tout faire pour les réduire au maximum et c’est la raison pour laquelle nous avons des équipes qui se déplacent dans nombre d’hôpitaux ».

 

DLH : La mobilisation est ainsi une nouvelle fois générale…

C. C : « Nous travaillons en bonne intelligence avec les différentes structures de soin du bassin dijonnais. Nous n’avons pas le choix dans cette situation où l’entraide est indispensable. C’est dans l’intérêt avant tout des patients et il faut que cela continue. Car nous n’en sommes qu’au début. Je pense que lorsque les concurrents reviendront du Vendée Globe nous n’aurons pas fini avec la crise et, peut-être, pas encore avec le confinement ! Nous allons bientôt nous aussi attaquer la traversée des mers du Sud. Et l’on sent que cela va beaucoup plus tanguer que lors de la première vague. Le confinement n’est pas le même et il existe une fatigue psychologique. Les équipes sont fatiguées. Elles n’ont pas envie de recommencer à vivre ce qu’elles ont connu au printemps, en sachant que tout porte à croire que cela va être pire… ».

 

DLH : C’est donc un appel à la responsabilité de tous les citoyens que vous lancez également afin de respecter a maxima l’acte 2 du confinement ?

C. C : « Oui. Très clairement mais sachez qu’il n’est pas concevable, pour moi, que l’on ferme les collèges, les lycées… Je tiens à le dire haut et fort. Il faut aussi maintenir une activité économique. C’est une évidence car sinon c’est la fin de tout ! Nous savons très bien que l’on ne pourra pas recommencer le confinement tels que nous l’avons connu lors de la première vague. Ce serait suicidaire. Il faut composer avec tout cela. Il faut que les établissements de santé fassent tout pour répondre à la demande et c’est ce que nous essayons de faire. Ceux qui sont en première ligne – cela va des soignants aux ASH, en passant par les techniciens – doivent être en mesure de travailler au maximum de leurs possibilités pour pouvoir assurer l’offre de soins. C’est très important et, pour ma part, je tiens à dire que je suis très fier de mes équipes parce qu’elles ont beaucoup de résilience ! Je leur impose depuis deux semaines une série de restrictions de plus en plus drastiques. Même leur moment de pause qui, dans un métier très difficile, permet normalement de souffler représente désormais un moment très anxiogène. Nous rajoutons de l’anxiété à l’anxiété et c’est très difficile pour le personnel mais nous n’avons pas le choix. Ils répondent présents malgré tout cela et notre tour du monde en solitaire ne fait que débuter ! »

Propos recueillis par Camille Gablo