Il ne faut pas prendre les Dijonnais pour des canards sauvages

Ils ont osé. Décidément, Audiard (1) avait raison : « Les cons ça ose tout ! C’est même à ça qu’on les reconnaît »… Pour preuve accablante, les déclarations d’Emmanuel Bichot au sujet des récentes violences urbaines qui ont secoué le quartier des Grésilles à Dijon et marqué tous les esprits que ce soit localement ou nationalement. L’opposant LR de François Rebsamen s’est dit in petto que ce désordre pourrait bien le servir à la veille du second tour des élections municipales…

Avec d’étranges raccourcis, il a agité le chiffon rouge aussi bien que Marine Le Pen aurait pu le faire : « La municipalité a trop de complaisance par rapport à la délinquance dans ces quartiers… La mairie est dépassée par ce qu’elle a laissé s’installer… Les graves violences du week end sur fond de trafics et de communautarisme sont le fruit du laxisme de la municipalité… Les règlements de compte violents qui se déroulent (…) révèlent au grand jour combien la municipalité a tenté d’acheter la paix sociale en laissant s’installer des trafics sur une base communautaire dans les quartiers sensibles… ». Tirs de bazooka terminés. On se croirait dans le film Banlieue 13 avec ce missile atomique pointé sur les habitants du ghetto.

« C’est le jeu de la politique ma pauvre Lucette » aurait dit mon vieux père qui votait de Gaulle les yeux fermés. Oui mais quand même. Faut pas pousser Lucette dans les orties. Il y a des limites à ne pas dépasser même si la recette est éculée, vieille comme le monde. Quand on veut faire de la politique, il faut passer par la grande porte. Pas par la plus petite, la plus étroite des entrées, celle des égouts, des latrines, des cloaques et des sentines, la porte des considérations les plus fielleuses qu’Emmanuel Bichot enfonce debout sur la pédale de son bulldozer. Sa cible, c’est François Rebsamen, maire socialiste de Dijon. Très bien, mais Emmanuel Bichot aurait été bien inspiré -et ses conseillers également- de décoller les peaux de saucisson qui lui masquent la vue et l’objectivité pour s’apercevoir que Dijon n’a pas été la seule en France à être victime de règlements de compte entre Tchétchènes et Maghrébins. Et notamment dans deux villes administrées par des élus de la même sensibilité que M. Bichot. Des incidents similaires ont en effet eu lieu à Troyes, ville dont le maire n’est autre que François Baroin que la droite nationale rêve de voir se présenter à la prochaine élection présidentielle. Des incidents similaires ont également eu lieu à Nice, ville dont le maire est le très sarkozyste Christian Estrosi… Deux maires qui, eux aussi, n’ont manifestement rien pu pour atténuer ce phénomène urbain qui, tel un virus mutant, survit et se transmet d’une cité à l’autre.

Emmanuel Bichot est un haut fonctionnaire qui évolue dans le monde clos de la Cour des Comptes, confortablement installée dans le Palais Cambon, dans le 1er arrondissement de Paris, très à l’abri des bruits du dehors. Dès lors, on pouvait attendre de cet énarque de la promotion Saint-Exupéry de ne pas jouer avec les allumettes et de s’inspirer des déclarations, dignes et responsables celles-là, de divers élus élus locaux et départementaux de premier plan qu’ils soient de droite ou du centre sur un sujet aussi sensible et clivant. On ne traite pas la délinquance à Dijon, Troyes, Nice, Rouen, Bordeaux, Montpellier… avec des formules électoralistes. On ne doit pas prendre les maux au mot surtout quand on utilise des termes recuits à la sauce lepéniste. Et ce n’est pas à coup de surenchères verbales que l’on mettra fin aux dérives d’une société malade de ses fractures sociales. Ce n’est pas parce qu’on est dans une posture difficile à la veille du second tour des municipales à Dijon qu’il faut se sentir obligé d’avoir recours à un vocabulaire de machines à café, truffé de mots passe-partout lavés et repassés avec compétence pour être encore plus proche des électeurs.

Et pour conclure avec une autre citation de Michel Audiard : « Quand on mettra les cons sur orbite, t’as pas fini de tourner ». De là à en faire un programme électoral… Il n’y a qu’un pas.

Jean-Louis Pierre

(1) Michel Audiard (1920 – 1985), dialoguiste, scénariste et réalisateur français de cinéma. Egalement écrivain et chroniqueur de presse.

(2) Banlieue 13 : ultimatum. Film français de Patrick Alessandrin (2009).

 

 

Je t’aime, moi non plus !

Hués, cloués au pilori, les policiers et les gendarmes sont aujourd’hui réhabilités au plus haut sommet de l’Etat et s’attirent de nouveau les bonnes grâces de la population ! Les émeutes de Dijon ont remis les choses à plat, fait reconsidérer les accusations de violence ou de racisme trop souvent formulées à leur encontre de manière abusive. Les voilà donc les policiers, les gendarmes, les CRS, la Bac… réclamés à corps et à cri par une majorité de Français et de bien sûr de Dijonnais – dont une grande partie de ceux-là mêmes qui les avaient vilipendés à coups de manifestations ainsi que de slogans hostiles au début juin. La sœur d’Adama Traoré et une cohorte d’émules n’y avaient pas été de main morte, appelant carrément à la haine de nos institutions républicaines. Du coup, le Ministre de l’Intérieur s’était montré fort pleutre et avait lâché « sa » police, perdant finalement au passage toute crédibilité au sein des forces de l’ordre (1). Macron s’est senti obligé de rattraper la bévue de Castaner, remettant momentanément en usage la technique dite de « la clé de l’étranglement »…

Les images de gangs tchétchènes aux prises avec des dealers maghrébins aux Grésilles, au centre-ville de Dijon ou encore à Chenôve, tout comme la constitution inadmissible de groupes d’auto-défense ont fait prendre conscience que le lobbying de certaines factions d’extrême gauche (ou d’extrême droite) exercé dans le but de démanteler la France avait fait de bien des citoyens des gens de peu de réflexion : la foi en une république des Bisounours traduit une irresponsabilité gravissime face à la réalité de la guérilla urbaine, à la circulation d’armes blanches, quand ça n’est pas de Kalachnikovs en quasi libre-service…

On ne combat pas le crescendo de l’actuelle fracture sociale, économique ou communautaire avec des Ave Maria ou des Confiteor. Certes, le climat actuel est regrettable au niveau philosophique ou humaniste. Mais, force est de constater qu’il n’y a pas d’Etat sans ordre ! Bref, on en revient pour qualifier le retour d’affection dont bénéficient à nouveau les forces de police au célèbre « Je t’aime, moi non plus » inventé par cet anar de luxe qu’était Serge Gainsbourg.

Marie-France Poirier

(1) Ce qui explique sans doute que ce soit Laurent Nùnez, le secrétaire d’Etat à l’Intérieur, qui se soit déplacé à Dijon le 17 juin.