Têtes de confinés !

Les médias ont beaucoup glosé sur la manière dont le confinement aura finalement été plus ou moins bien respecté, selon les générations, les régions et les traditions.

Et chaque lecteur de ces lignes pourra se plonger en son for intérieur, pour s’interroger sur la manière dont il a strictement respecté la loi afin d’être « dans les clous » (horaires et durée de la sortie, finalités et documents dument remplis)… ou pas. Le gouvernement, bien sûr, est dans son rôle en invoquant le sens civique et la responsabilité de chacun. Vous me direz qu’il l’était sans doute aussi (dans son rôle) en affirmant il y a un mois que les masques ne servaient pas à grand-chose, avec le recul, posture si bête…. Mais « il y a que les imbéciles » einh, on connaît l’adage éculé !

Retour à nos confinés : il faut reconnaître que beaucoup ont choisi l’esprit de la loi plutôt que la loi, en prenant par rapport à cette mesure sanitaire de grande ampleur extrêmement contraignante des libertés, à tout le moins.

J’y reviens : il est clair que chacun a sa conscience pour lui, et tout cela renvoie à de la citoyenneté autant qu’à de la morale individuelle. Par extension, chacun porte un certain regard sur ses proches, ses voisins et ses connaissances, regard parfois réprobateur et parfois complice, dans la manière dont ceux-ci respectent (ou pas) le confinement. Tout cela donne lieu à des explications, à des débats voire à des engueulades, entre les légalistes et les rebelles !

On a pu même être amusé ou scandalisé (c’est selon) de voir qu’à certaines heures du week-end, les rues et places de nos villes sont pleines de flâneurs démasqués (en aparté, la question de l’année 2020 restera : « où sont les masques ? ») flâneurs pas vraiment concernés par la peu réjouissante « distanciation sociale ». Et on sait bien que dans certains quartiers et territoires, c’est open bar ! Alors, expression de l’esprit français, hédoniste et frondeur, ou je-m’en-foutisme intolérable ? Chacun juge cela depuis sa fenêtre, citoyenne et morale, encore une fois.

Et puis il y a le « fait culturel ». On ne va pas en faire un ramdam, mais il offre une latitude qui peut provoquer une lassitude. C’est être réaliste plus que polémique que de le relever. Car ceci ouvre sur une autre question : « et si « eux », pourquoi pas « nous » ? ».

On a même vu des groupes de danseurs, improvisant dans Paris une joyeuse sarabande. Il avait suffi qu’un haut-parleur crache du Dalida depuis un balcon pour qu’aussitôt, des pieds trop longtemps confinés soient pris de furieux fourmillements. Plus question de distanciation et de « gestes barrière » ! Décidément, la musique abolit toutes les frontières, et déjà physiques.

Face à ce confinement à géométrie variable, il faut non pas tant condamner ou excuser que tenter d’expliquer. Et il y a dans les anecdotes relevées plusieurs attitudes, plusieurs manières de voir les choses.

Il y a ceux qui ne se sentent pas concernés par le confinement, pensant qu’ils sont hors de portée du virus. Syndrome d’invincibilité, vertige de l’immortalité. Ils convoquent parfois les statistiques, invoquant ne pas être du tout dans le cœur de cible du virus.

D’autres ont une attitude qui est tout sauf civique : « J’ai envie de courir, j’ai envie de me balader, j’ai envie de faire des courses ou de voir des amis, j’y vais et basta ! ». Individualisme de bas étage, en mode « après moi le déluge »…

Certains expriment un refus du confinement plus conjuratoire, il pense à leurs « années SIDA », aux diners arrosés avant de rentrer au volant, aux virées nocturnes en moto sans casque lors de leur folle jeunesse, aux risques de toute nature pris lors de voyages exotiques, à leur mise en danger, volontaire ou involontaire. Et ils se disent qu’un virus n’aura pas leur peau ! Ces trompe-la-mort font le choix d’Eros sur Thanatos, Eros comme pulsion de vie et urgence de vivre ; et parfois, Thanatos est l’invité surprise, mais cela on le sait trop tard… Leur credo, c’est cette phrase sublime de Brel (dans « Jojo », de son album crépusculaire « Les Marquises ») : « nous savons tous les deux que le monde de sommeil par manque d’imprudence… ».

Et il y a aussi les actes de rébellion politisant la posture. La gestion calamiteuse selon eux de cette crise par le gouvernement (absence de masques et de tests, volte-face, « violence » de décisions considérées comme unilatérales, « mensonges d’État »…) constitueraient une raison suffisante pour s’affranchir des règles fixées par un gouvernement dont ils remettent en question la légitimité. Et sortir, c’est désobéir, sciemment. D’autant qu’ils vous diront aussi qu’en Allemagne ou au Portugal, les choses ont été gérées différemment, et le nombre de victimes est 5 à 8 fois inférieur. Là, désobéir est une posture et relève presque d’une esthétique !

Enfin certains considèrent qu’en fin de confinement, eh bien on est déjà « un peu déconfiné », n’est-ce pas !? Le vendredi au bureau, je m’habille à la cool, et en fin de confinement, eh bien je suis cool aussi !

En conclusion, je n’excuse aucune de ces entorses à la loi ; il s’agit juste de les expliquer, en enquêteur du social. Et de saisir, quand même, un certain esprit français, pétri de contradictions et d’esprit de fronde, de cas individuels prévalant sur le sens du collectif, de gauloiseries résistant à un Etat qu’on adore détester ; oui, les Français, vraiment des confinés déconfits !

Pascal Lardellier

Professeur à l’Université de Bourgogne

@LardellierP