Tir de roquette sur salades bio

Ah ! Cette insouciance, cette immoralité d’un Lucullus, d’un Apicius, ou d’un Rabelais qui se régalaient jusqu’à plus soif, sans état d’âme. O vous qui avez planché sur rosa/rosam... souvenez-vous de ces riches patriciens romains qui n’hésitaient pas à faire boulotter des murènes à leurs convives et vice-versa, si ces mêmes convives venaient à leur déplaire au fil d’un repas… Vous me direz d’ailleurs qu’on peut voir là les prémices du tout-recyclable.

Tiens, pendant que j’y pense : les Chinois un peu friqués maintiennent une tradition similaire en se régalant à prix d’or de l’un des quelque 80 poissons interdits à la consommation : sans le savoir-faire d’un grand chef-cuisinier, le repas peut se solder par la mort. L’interdit, le besoin de flirter avec le danger, le parfum d’incongruité et de scandale toxiques sont bien sûr hôtes indésirables à nos tables touchées par la grâce du « Rayon Vert » ou du pur bio.

Les prophètes, les vrais comme les faux, règnent aujourd’hui en tête de gondoles des hypers, des supérettes, voire du petit commerce de détail. Agitant par-dessus nos assiettes « la » Grand Peur d’une malbouffe bourrée d’intrants, de pesticides, d’antibiotiques ou d’additifs hormonaux. Ok, dis-je. Et pourquoi pas, si c’est pour vivre en meilleure santé et se forger un avenir de seniors performants, fringants et toujours… verts galants? En tout cas, la mayonnaise prend : les cultures bio - couvrant désormais 7,5% de la surface agricole de la France - font mieux vivre 10 % de nos agriculteurs.

La revue 60 millions de consommateurs a passé au banc d’essai plus d’une centaine de produits labellisés bio, concluant à bien des arnaques, au peu de crédibilité à accorder à certains écolabels… Diable ! Voilà de quoi affoler pas mal de producteurs de cette branche florissante, dont le chiffre d’affaires a atteint les 10 milliards d’€, l’an dernier dans l’hexagone. Cette onde verte s’empare maintenant de l’industrie de la parfumerie et se préoccupe de notre bioté biautiful. Non, mais où va-t-on ?

Nous voilà, plusieurs millions de consommateurs de pays bien nantis, en passe de devenir les dévots adorateurs d’un agnus dei sans colorants impies, sans additifs diaboliques… La revue 60 Millions de consommateurs a bien fait d’introduire le loup dans cette bergerie de la crédulité bébête, et conforte mon esprit agnostique qui préfère s’en remettre aux circuits courts de producteurs régionaux bien identifiés, plutôt qu’au label dit « bio »d’abricots espagnols, de haricots verts du Kenya ou des cerises de Croatie.

Enfin, dernier point, j’aimerais balancer un tir de roquette, histoire de mettre en garde contre la mode Vegan - une version dévoyée du bio : ses adeptes se nourrissent, non pas en vertu des critères classiques du « j’aime ou du j’aime pas », mais selon des critères éthiques. Cette new-wave diététique, fondée sur les notions du bien et du mal dans l’assiette, nous renvoie aux temps de l’Inquisition : ériger la consommation de viande ou de poisson en tabou, s’attaquer aux boucheries, c’est se forger un code de conduite spécieux. Plus grave, c’est flatter tous les intégrismes dans le sens du poil, le mode de vie vegan ne se mettant jamais à dos aucun interdit religieux alimentaire. Bel avenir économique en perspective pour ces marchands du temple… Attention danger, le vert passe au rouge. Et va nous faire glisser sur une feuille de salade !

Marie-France Poirier