C’était avant hier : le retour de la nature (féminine)

RETOUR EN ARRIÈRE SUR LE 64, AVENUE VICTOR HUGO

Vous pouvez arpenter l’avenue Victor-Hugo du côté droit, en direction de Talant, vous ne trouverez point un numéro, la plaque de tôle émaillée portant ce chiffre a disparu. Pourtant après l’embranchement de la rue de Fontaine, juste après la montée assez raide, à l’angle de la rue des Génois et de l’avenue, un terrain dans un triste état de dévastation s’offre à votre vue. Il est entouré d’un grillage supportant une grande pancarte recouverte de graffitis faisant la promotion d’une future construction tout près, rue de Talant, pancarte elle-même dans un triste état.

Le grillage entoure un terrain caillouteux et recouvert de végétation à l’état sauvage. Des graminées, des arbustes et des herbes folles ont pris possession du terrain et cachent un bâtiment d’un niveau recouvert de dessins suggérant une recherche de street-art qu’un musée d’art premier aurait refusé. Les anciens du quartier s’étonnent que la végétation ait pris possession si rapidement et si intensément de l’endroit surtout qu’en dessous de ces plantes sont enfouies des citernes en béton servant de réserves d’essence avec ou sans plomb. La station-service Mobil rendait service aux riverains et aux automobilistes d’un quartier assez vaste car ce genre d’établissements était peu répandu. Les locaux comprenaient un garage pour l’entretien et les petites réparations automobiles mais aussi un embryon de galerie marchande où les retardataires pouvaient, avant de regagner leurs logis, trouver des produits alimentaires de première urgence, où les retraités pouvaient acheter un peu de presse dont la lecture meublait le temps libre. En sortant des écoles voisines, les jeunes élèves ou les adolescents achetaient chocolats, bonbons ou autres friandises.

La gérante, fort souriante, était connue de tout le quartier et tenait, sans le vouloir, le rôle d’animatrice de quartier. La recherche de rentabilité, tel un rouleau compresseur, est passée. Le commerce n’était plus rentable et l’ouverture de station distributrice de pétrole ouvertes dans les supermarchés alentours aux prix sans concurrence ont déterminé le distributeur pétrolier à ne plus distribuer et la station a fermé. Aucun autre commerce n’a pris le relais, c’est le vide semblable à celui des villes de l’Ouest américain abandonnées.

Le vent, les oiseaux ont apporté des graines et le cycle naturel a repris, avec beaucoup de persévérance car tout pousse avec enthousiasme. Les usagers des transports publics, du moins ceux à l’esprit moqueur trouvent un sujet rieur en rapprochant les lianes de cette, presque, forêt vierge et redemandent pourquoi on n’entend point le cri de ralliement de Tarzan.

Mais avant le garage au début du siècle passé, le tènement foncier était le siège de l’institution de Mesdemoiselles Nicey et Terrial. Les lycées de filles, établissements publics et gratuits, n’existaient pas. Aussi les filles de familles aisées fréquentaient des établissements tenus par des femmes d’excellente réputation salariant des dames comme instituteurs et professeurs. L’enseignement était général et s’accompagnait dans les petites classes de cours de couture, de cuisine, de maintien et de direction de ménage. Les bâtiments de classes et de dortoirs étaient dans un parc.

Avec l’enseignement pour les filles établi par l’Etat, les institutions privées onéreuses ont disparu pour laisser place, à ce numéro, à un commerce de produits pétroliers et un espace de nature sauvage où en prenant soin d’être silencieux, on peut voir jouer les écureuils, les hérissons chercher de la nourriture.

La nature serait-elle plus forte que l’industrieuse nature humaine ? Ou plus simplement est-ce l’exemple de l’éternel recommencement…

Roger Loustaud