Charles Coutant : L’innovation au services des patients

Du 30 mai au 3 juin 2025 à Chicago (Etats-Unis), la communauté mondiale en cancérologie s’est réunie, comme chaque année, pour l’incontournable congrès de l’American Society of Clinical Oncology (ASCO). Le Centre Georges-François Leclerc était tout particulièrement concerné par des communications. Explications avec son directeur général, le professeur Charles Coutant…

La recherche a fait des progrès impressionnants. Est-on à un tournant dans la lutte contre le cancer ?

Charles Coutant : « Voilà déjà plusieurs années qu’on a amorcé un tournant. Il y a eu plusieurs révolutions en cancérologie : les thérapies ciblées, l’immunothérapie, par exemple, ont ouvert la voie à la médecine personnalisée. Il y a maintenant d’autres modalités thérapeutiques comme les anticorps drogue-conjugués, la radiothérapie interne vectorisée, les anticorps bispécifiques…. Ce sont là de nouvelles armes thérapeutiques qui ont des résultats assez exceptionnels ».

On peut néanmoins constater des avancées significatives ?

« Nous revenons d’un congrès international majeur, le congrès de l’ASCO, à Chicago. Je ne vais pas citer toutes les avancées qui ont été présentées. Je voudrais faire un focus sur deux études importantes : Serena 6 et Inavo 120.

L’étude Serena 6 est révolutionnaire. Mise au point par le professeur François-Clément Bidard, oncologue à l’Institut Curie, elle concerne des patientes ayant un cancer du sein en première ligne métastatique. Les cellules cancéreuses, elles sont soumises à un traitement et, à un moment donné, elles vont muter pour résister au traitement. La conséquence, c’est que la maladie va reprogresser. L’étude Serena 6 a démontré qu’avec une simple prise de sang, on est en mesure de rechercher la mutation au niveau de la cellule cancéreuse. Avant même qu’elle regrossisse. On va donner un médicament spécifique contre cette mutation.

Cette étude a permis de diminuer de 56 % le risque de progression de la maladie. C’est là une avancée majeure dans la prise en charge des cancers du sein hormono-dépendants en première ligne métastatique. Par une simple prise de sang, on va être désormais capable d’identifier très précocément la résistance de la cellule cancéreuse au traitement, et pouvoir, le cas échéant, changer le traitement. C’est une étude qui a fait le buzz à Chicago ».

Et que dit l’étude Inavo 120 ?

« L’étude Inavo 120 s’adresse à la même population de patients souffrant d’un cancer du sein avec des métastases osseuses ou viscérales. Là aussi, par une simple prise de sang, on va rechercher dans l’ADN tumoral circulant une autre mutation qu’on appelle PI3CA. Le principe est le même : donner un médicament spécifique et nous constatons là aussi des gains importants en terme de survie globale.

J’insiste sur ces études parce que le CGFL les a ouvertes dans son centre il y a plusieurs années maintenant. Et des patients de Dijon et de la Bourgogne ont pu être inclus dans ces études cliniques et bénéficier de l’innovation thérapeutique. Et c’est bien le cheval de bataille des centres de lutte contre le cancer et du CGFL en particulier que de proposer les innovations thérapeutiques à nos patients.

J’ai un chiffre très important à vous donner : en 2024, 19 % de notre file active ont bénéficié, à un moment donné, d’une innovation thérapeutique en étant inclus dans un essai clinique. Dans les résultats qui ont été présentés à Chicago, il y avait des cas de patientes dijonnaises et de la région ».

Quels sont les cancers qui répondent aujourd’hui le mieux à ces nouveaux traitements ?

« Pour chaque cancer, il y a une innovation thérapeutique et aujourd’hui, on fait beaucoup de progrès dans de nombreux cancers. Il reste cependant des cancers où les progrès sont plus modestes. C’est évidemment le cancer du pancréas. Ce sont évidemment les tumeurs primitives du cerveau, c’est à dire les glioblastomes. Nous n’avons pas encore réellement de molécules qui font la différence… La radiothérapie interne vectorisée ouvrira peut être des perspectives d’espoir pour traiter efficacement ces cancers-là ».

Les patients évitent-ils la chimiothérapie classique, par les veines ?

« Je vais vous parler des anticorps drogue conjugués. Le mot est un peu barbare. Eux aussi sont tout à fait révolutionnaires. L’anticorps, qu’il faut imaginer comme une molécule, cible spécifiquement la cellule cancéreuse. On va coller à cet anticorps des molécules de chimiothérapie cyto-toxiques qui seront donc transportées dans le sang avant de pénétrer dans la cellule cancéreuse pour y libérer les molécules de chimiothérapie. C’est de la chimiothérapie ciblée. L’intérêt, c’est que le patient n’a pas les effets de la chimiothérapie systémique par les veines et qui agit dans tout le corps. On comprend bien qu’on s’appuie sur un principe qui est extrêmement intelligent.

La radiothérapie interne vectorisée, c’est exactement le même concept. Au lieu d’adosser des molécules de chimiothérapie à l’anticorps, on va adosser des molécules ionisantes qui auront une activité radioactive sur la cellule cancéreuse.

Au CGFL, nous avons été les premiers en Bourgogne Franche-Comté à avoir une unité RIV -radiothérapie interne vectorisée-, notamment pour les cancers de la prostate. Nous avons également lancé un projet de recherche baptisée Comète dont le but est de développer des nouvelles molécules RIV, pourquoi pas dans les cancers du pancréas et les glioblastomes. Ce sont des nouvelles armes thérapeutiques à côté desquelles on peut aussi citer les vaccins thérapeutiques, les anticorps bispécifiques… Il y a un certain nombre de modalités qui voient le jour grâce à une meilleure connaissance, portée par la recherche fondamentale, des mécanismes qui sous-tendent l’apparition et le développement des cancers ».

L’accès aux innovations thérapeutiques, ce n’est donc pas demain, mais aujourd’hui ?

« Une nouvelle unité s’est ouverte, début juin, au CGFL. C’est l’unité de médecine de précision et d’accès aux innovations thérapeutiques qui compte 20 lits pour des patients inclus dans un protocole de recherche. Les moyens qui sont dédiés sont très importants : nous avons une infirmière de recherche pour 5 patients afin d’optimiser au maximum leur prise en charge. A ma connaissance, c’est la seule unité en France qui va des phases précoces avec la première administration chez l’homme d’un traitement jusqu’à la phase 3 avec ses grands essais randomisés d’enregistrement comme les études Serena 6 ou Inavo 120.

Nous avons eu la labellisation pour l’unité de phase précoce. Nous ne sommes que deux dans le quart nord-est de la France, avec Strasbourg, à être labellisés, en partenariat avec les CHU de Dijon et de Besançon ».

A vous écouter, on pourrait penser que la cellule cancéreuse n’est plus la forme de vie la plus intelligente sur terre ?

« Soyons clair : aujourd’hui, avec une simple prise de sang, on ne va pas diagnostiquer un cancer. Je parle bien d’une maladie avérée, diagnostiquée, traitée. Aujourd’hui, nous sommes au stade de la recherche de la mutation. On arrive à contourner les mécanismes de résistance de la cellule cancéreuse. Il y a encore beaucoup de travail à faire mais, aujourd’hui, on arrive à la devancer et d’identifier sa mutation qui va entraîner sa progression. Et de traiter cette mutation dès son apparition. Le bénéfice est évident : on constate 56 % de taux de réduction du risque de progression. C’est considérable ! ».

Et bientôt, vous aurez une nouvelle machine essentielle ?

« Au-delà des innovations thérapeutiques, il y a des innovations technologiques. Le CGFL a acquis, en collaboration avec le CHU Dijon-Bourgogne, un appareil lui aussi révolutionnaire qui est un PET scanner Grand Champ. Nous ne sommes que trois en France métropolitaine à disposer d’une telle machine qui sera officiellement inaugurée courant septembre. Cet appareil permet de faire une acquisition en un temps de l’ensemble du corps et de mieux détecter les cellules cancéreuses  ».

Innovations thérapeutiques, innovations technologiques… Mais il convient de mettre aussi la prévention en avant ?

« C’est évident. Elle est essentielle. C’est bien de soigner avec des nouvelles technologies mais si on peut éviter la maladie, c’est encore mieux. Au-delà de la prise en charge très spécifique par ces nouvelles modalités thérapeutiques porteuses d’espérance, il faut rappeler que presque un cancer sur deux est évitable par des choses simples : avoir une alimentation saine et équilibrée, éviter alcool et tabac, faire du sport… C’est pour cela que nous faisons régulièrement des campagnes d’informations et de dépistage ».

Propos recueillis par Jean-Louis Pierre