Election présidentielle : La même affiche mais pas le même film

Bis repetita… comme en 2017, les deux mêmes prétendants s’affrontent au 2e tour de l’élection présidentielle. Seulement, 5 ans se sont écoulés et le météore Emmanuel Macron, qui avait, à l’époque, bénéficié d’un alignement des planètes, revient, cette fois-ci, comme candidat-président sortant, accompagné de son cortège de mécontents. Et Marine Le Pen (qui se fait désormais appeler Marine), plus lisse que jamais, effet Zemmourien oblige, dispose d’un tout autre réservoir de voix. Surtout que ce ne sera pas projet contre projet mais rejet contre rejet… Et là, le bis repetita peut certes se transformer en « bises repetita »… mais aussi en « triste repetita ! »

La même affiche, mais pas le même film ! Voilà, en substance, ce que la majorité des commentateurs pouvaient se dire à l’issue du premier tour de la présidentielle ! Et, comme ce n’est pas le même film, son épilogue est susceptible d’être différent de celui que nous avons connu il y a 5 ans. A l’heure où nous écrivions ces lignes, le débat d’entre-deux tours, qui avait tant pesé en 2017 et qui avait mis, n’en doutons pas, Emmanuel Macron en marche vers la Pyramide du Louvre, où, symboliquement, il pouvait trôner avec ses 66,10% au soir du 2e tour, n’a pas encore donné son verdit. Si verdict il y a, au demeurant, dans ce nouveau face-à-face tant attendu pour lequel, une chose est sûre, Marine Le Pen n’a eu de cesse de se préparer afin de ne pas réitérer sa pathétique prestation de la dernière fois…
Il faut dire que cela fait 5 ans que la tête d’affiche du Rassemblement national s’y prépare, elle qui n’a eu de cesse de croire qu’elle participerait, à nouveau, au duel final. Même l’entrée en jeu d’Eric Zemmour, aspirant quelques-uns de ses proches (voire même un membre de sa famille, en la personne de sa nièce, Marion Maréchal), ne l’a pas empêché de prédire cette nouvelle confrontation, qu’elle se plaît à qualifier de « clivage entre la mondialisation et à la nation ». Et que s’est-il passé au final : son meilleur ennemi est devenu son meilleur ami, participant, comme personne avant lui, à œuvrer à sa dédiabolisation, et lui augurant d’un véritable réservoir de voix, susceptible d’être additionné à celui de Nicolas Dupont-Aignan, le seul dont elle disposait en 2017. Le théoricien du « grand remplacement » n’a pas réussi à remplacer Marine Le Pen, a contrario, il lui permet une autre projection finale. Ainsi, en Côte-d’Or, le polémiste est sorti 4e (7,66%), ce qui n’a pas empêché Marine Le Pen (24,44%) de retrouver son électorat, voire mêm, de le faire fructifier (gagnant 4 908 voix). La Côte-d’Or, rappelons-le, qui fait partie avec la Saône-et-Loire et le Doubs des 3 seuls départements sur les 8 que compte la Bourgogne Franche-Comté où le candidat-président est sorti victorieux. Un département où Marine Le Pen s’est imposée dans 8 cantons ruraux (Arnay-le-Duc, Auxonne, Brazey-en-Plaine, Châtillon-sur-Seine, Genlis, Is-sur-Tille, Montbard, Semur-en-Auxois), pendant qu’Emmanuel Marcon survolait les débats à Beaune, Chevigny-Saint-Sauveur, Dijon 1, Dijon 2, Dijon 3, Dijon 4, Fontaine-lès-Dijon, Ladoix-Serrigny, Longvic, Nuits-Saint-Georges, Saint-Apollinaire et Talant. Trois cantons déroulant le tapis rouge à Jean-Luc Mélenchon (Chenôve, Dijon 5 et Dijon 6).

Des vagues sont passées sous les ponts

Et, même dans les zones urbaines où il lui est beaucoup plus difficile de creuser son sillon – à la différence des terres rurales –, elle progresse. De peu certes, mais, eu égard à la concurrence zemmourienne, cette légère hausse est à signaler. Ainsi, dans la cité des Ducs, où elle réalise l’un de ses plus mauvais scores du département, elle réussit tout de même à sortir 3e (avec 15,11%), et met 280 voix de plus dans sa besace qu’il y a 5 ans alors que 4 823 voix se sont reportées sur Zemmour (7,49%). A Dijon où les électeurs ont moins boudé les urnes que le 21 avril 2002 (23,40 % contre 24,06%), date à laquelle la qualification de son père Jean-Marie Le Pen pour le 2e tour avait été, souvenez-vous, ressenti comme un tsunami politique… C’était une autre époque, et, depuis, si vous nous permettez l’expression, des vagues sont passées sous les ponts. Et pas que du Suzon ou de l’Ouche !

Car, d’aucuns semblent découvrir aujourd’hui, ce qu’ils qualifient, avec un terme barbare, de tripartition. Mais celle-ci existe déjà depuis de nombreuses années, le Front national (le Rassemblement national maintenant) s’étant imposé, au fil des consultations, comme un bloc incontournable. La bipolarisation est déjà depuis longtemps un souvenir… surtout pour la gauche et la droite, qui, une chose est sûre, ont perdu leur qualificatif « de gouvernement ! »

Car – et tel est l’enseignement majeur de ce 1er tour – le PS et Les Républicains se sont réveillés avec une gueule de bois sans précédent. Pour la candidate socialiste, Anne Hidalgo, c’était « chronique d’une mort annoncée » et celle-ci fut bien au rendez-vous. Imaginez qu’en Côte-d’Or, elle n’est qu’antépénultième (1,81%), arrivant plus de 3 000 voix derrière un certain… Jean Lassalle. Comme si la Côte-d’Or était une terre basque ou comme si la côte des vins avait à voir avec la vallée des Aldudes, où règne en maître, au milieu des ours, le député des Pyrénées atlantiques !

Dans son dernier meeting, Anne Hidalgo s’est plu à citer Sacha Guitry, afin d’exorciser la claque annoncée : « Etre parisien, ce n’est pas être né à Paris, c’est y renaître… » D’aucuns auraient pu, dans le nouveau monde où la rose s’avère fanée, lui conseiller plutôt cette réplique de la Guerre des Boutons : « Si j’avais su, j’aurais pas venu ». Et même à Dijon, terre socialiste par excellence depuis 2001, elle n’a récolté qu’un retentissant 2,16%, enregistrant, par là-même, 3 977 voix de moins que Benoît Hamon lors de la précédente consultation, qui, pourtant, s’avançait, à l’époque, avec le costume de frondeur.
Certes, le soutien du maire et président socialiste de Dijon métropole François Rebsamen à Emmanuel Macron a pesé puisque le candidat LREM, avec 30,01% (le double de Marine Le Pen !), fait bien mieux que la dernière fois (un gain de 1 554 voix) mais ceci n’explique pas tout, comme ont dû se le répéter les derniers socialistes… irréductibles ! Mais, même si le score a eu de quoi leur faire mal à la tête, il était annoncé.
En revanche, chez les Républicains, même s’ils peuvent toujours se rassurer en constatant qu’ils ont fait deux fois mieux que les socialistes, le réveil a dû être encore plus douloureux. Car aucune pythie politique n’avait lu dans le marc de Bourgogne à quelle sauce allait être mangée Valérie Pécresse : 4,83% à Dijon. Soit, pratiquement, à la même hauteur qu’au niveau national (4,78%), ce qui a conduit la présidente de la région Ile-de-France à en appeler à la générosité des donateurs pour rembourser ses frais de campagne. Si bien que la droite aurait même apprécié un remake de la 3e place accordée, la dernière fois, à François Fillon… Valérie Pécresse a tout de même fait 10 495 voix de moins dans la capitale régionale que l’ancien Premier ministre alourdi par l’affaire Pénélope ! C’est dire si celle qui annonçait vouloir « soulever des montagnes » ne s’est retrouvée, in fine, que sur un monticule ! Pour rester dans la sémantique… naturelle, que dire également de Yannick Jadot, qui, avec 6,40% à Dijon, fit reculer les Verts de 9 points par rapport au résultat de Stéphanie Modde lors de la dernière course au palais des Ducs. Comme quoi, un scrutin présidentiel, pour les écologistes, n’a décidément rien à voir avec une consultation municipale…

Les mémoires de Chateaubriand 

Car, celui qui réalise la plus belle progression dans la cité des Ducs n’est autre – sans surprise là non plus – que Jean-Luc Mélenchon dont le nombre de voix croît de 3 189. Le candidat de la France insoumise y est une nouvelle fois 2e, mais, cette fois-ci, avec 27,07%, contre 21,89% en 2017… et ne doutons pas que le tribun de l’extrême gauche (qui a capté, comme Emmanuel Macron, une partie de la gauche) aurait aimé la même issue à l’échelle nationale où la dynamique finale du « vote utile » ne lui aura pas permis d’accrocher la 2e place.
« Quand tout va mal et que ça semble être nuit noire, il faut allumer une lumière pour qu’on se dise qu’il y a un bout du tunnel », déclarait-il, avec le sens de la poésie qui le caractérise, durant la campagne. Il aura manqué au député des Bouches-du-Rhône des étincelles supplémentaires de dernière minute : précisément 421 308 voix au niveau national (un peu moins qu’en 2017 où la différence s’élevait à 465 496 voix) pour qu’il ne se souvienne pas, plus tard, de cette terrible 3e place dans le scrutin présidentiel, comme des « Mémoires d’outre-tombe », chères à Chateaubriand. Si elle n’est pas synonyme de qualification, le mode de scrutin fait que cette 3e force peut faire basculer le vote le 24 avril. Aussi, même si Jean-Luc Mélenchon a répété quatre fois au soir du 1er tour qu’ « aucune voix ne devait aller sur Madame Le Pen », les deux prétendants à l’Elysée n’ont de cesse de caresser ses électeurs dans le sens du poil.

Car c’est bien dans ce réservoir de voix potentiel que se joue la réélection d’Emmanuel Macron, qui, ayant vidé la gauche, et, désormais, la droite, de sa substantifique moelle, se doit de regarder ailleurs. En espérant que l’arc républicain, qui a fait mouche par 2 fois (en 2002 et en 2017), conserve encore une quelconque tension. Ce qui est loin d’être certain… le nombre d’indécis – ou des votants qui choisissent leur bulletin dans l’isoloir – n’ayant jamais été aussi élevé !

Car personne ne sait ce qu’il peut advenir réellement de cette tripartition – avec un bloc au centre de l’échiquier politique et les deux autres aux deux extrêmes –, à des années lumière de la bipolarisation dont on connaissait obligatoirement l’issue (enfin, elle était soit de droite soit de gauche).

Avec cette nouvelle composition du paysage politique, ce n’est plus un vote de cœur (ou d’adhésion, c’est selon) qui s’apprête à dessiner le visage du président (ou de la présidente) dimanche 24 avril à 20 heures sur les écrans de télévision. Ce n’est plus projet contre projet mais rejet contre rejet ! Le « Tout sauf Marine » se mesurant au « Tout sauf Macron ! » C’est en cela que c’est la même affiche mais pas le même film. Et c’est à vous qu’appartient d’écrire le scénario !

Camille Gablo

 

Dijon : Les résultats du 1er tour

Emmanuel Macron 30,01% (19 330 voix)

Jean-Luc Mélenchon 27,07% (17 435 voix)

Marine Le Pen 15,11% (9 733 voix)

Eric Zemmour 7,49% (4 823 voix)

Yannick Jadot 6,40% (4 120 voix)

Valérie Pécresse 4,83% (3 113 voix)

Anne Hidalgo 2,16% (1 388 voix)

Fabien Roussel 1,92% (1 236 voix)

Jean Lassalle 1,88% (1 211 voix)

Nicolas Dupont-Aignan 1,70% (1 093 voix)

Philippe Poutou 0,85% (545 voix)

Nathalie Arthaud 0,58% (375 voix)

Participation 76,6% (65 702 voix)