Élection présidentielle à Dijon : Retour vers le futur

Nous ne lisons pas dans le marc de café (enfin nous aurions dû écrire le marc de Bourgogne) et nous ne prendrons pas le risque de vous annoncer les résultats du scrutin présidentiel avant même que les urnes ne révèlent leur verdict. Même si des tendances lourdes se dégagent, la campagne fut tellement en pointillé… jusqu’à deux semaines avant le vote que la prudence est de mise. Mais, comme le disait si bien Vladimir Nabokov, l’écrivain qui avait fui le totalitarisme russe (une référence de circonstance actuellement) « le présent n’est que la crête du passé », nous vous proposons un retour en arrière… éclairant sur le futur !

C’est avec les lumières du passé que l’on éclaire l’avenir… Et c’est vrai aussi en politique, comme l’a si bien illustré Alexis de Tocqueville, qui n’a pas eu son pareil pour expliquer la Révolution française et la démocratie américaine (vous verrez que ce n’est pas innocent si nous faisons à la fois référence à l’Histoire de la France et des États-Unis dans cette dernière ligne droite de la Présidentielle). Cette campagne 2022 s’achève avec un goût… d’inachevé, pour ne pas dire une certaine amertume.

Car de campagne, elle n’en a eu que le nom et la guerre en Ukraine, qui, au demeurant, n’a débuté que le 24 février, et la pandémie de Covid-19, n’expliquent pas tout de son aspect minimaliste ! L’entrée tardive en lice du candidat-président, qui s’est seulement jeté dans la fosse aux lions le 7 mars – c’était lors d’une réunion publique à Poissy –, y est évidemment pour quelque chose mais les dents peu acérées de ses adversaires, qui n’ont pas réussi à le mordre suffisamment fort pour le faire entrer dans l’arène, sont également responsables.
Il a fallu que la dictature des sondages intervienne et que l’écart annoncé, au 1er tour, se réduise avec Marine Le Pen, pour qu’il tombe la veste et décide d’accélérer (voir page ci-contre). Ce fut à Dijon, dans la ville de François Rebsamen, et plus précisément dans le quartier de la Fontaine d’Ouche, là où le maire socialiste avait, en remportant les élections cantonales de 1998, bâti les fondations de sa victoire aux municipales en 2001, qu’il décida de venir prendre un bain (de jouvence) dans les quartiers populaires. Une façon de ne pas laisser la question du pouvoir d’achat lui échapper et de ne pas faire de la retraite à 65 ans un repoussoir pour l’électorat… de gauche. Et ce, afin de rester le président de « Nous tous », comme le prône son slogan, autrement dit après avoir été celui « ni de droite ni de gauche » il y a 5 ans, il serait celui du « et de droite et de gauche » cette fois-ci !

Les bonnes grâces de Dieu… et de l’électorat

La gauche qui, si l’on en croit toujours les pythies sondagières, lorgne du côté de l’Insoumis Jean-Luc Mélenchon pour rompre avec la malédiction de son absence au 2e tour dont elle est victime depuis la victoire de François Hollande en 2012… et son quinquennat où il a laissé le PS gangrené de l’intérieur par les frondeurs de l’époque. « Un président ne devrait pas dire ça », avaient écrit les journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme… La candidate socialiste, Anne Hidalgo, qui n’aura jamais réussi à décoller dans les intentions de vote, doit certainement se dire, chaque matin devant sa glace, qu’ « un président socialiste n’aurait jamais dû faire cela ! » En ce qui concerne les Verts, qui avaient le vent en poupe il y a peu encore – souvenez-vous des dernières municipales où ils avaient gravi des sommets à Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Tours, Annecy ou encore, plus près de nous, Besançon –, d’aucuns s’interrogent pour savoir si la vague écologiste pourra réellement un jour submerger la France et pas seulement des îlots municipaux… Ou – et c’est une autre façon de le dire – si, en 2022, plutôt que Yannick Jadot qu’ils ont choisi lors de leur primaire, les écologistes n’auraient pas dû s’en remettre à Rousseau (pas le philosophe des lumières mais Sandrine…).

Et que dire de la droite, qui ne semble pas aller mieux que la gauche ! Les sondages n’ont eu de cesse de faire dévisser la candidate LR Valérie Pécresse dont son exhortation aux Français à « soulever des montagnes » pourrait se traduire, in fine, par une chute dès le 1er tour. Une chute douloureuse que l’ancien président Nicolas Sarkozy, en n’affichant pas son soutien, semble avoir anticipé (pour ne pas dire accompagné).

Et pour achever le panorama, nous ne pouvons naturellement pas occulter Eric Zemmour, qui, à l’extrême droite, fut la surprise de la campagne – avec une montée fulgurante à ses débuts – mais dont l’ascension vers la basilique de Vézelay, prévue comme son dernier moment symbolique, semblerait ne pas suffire pour s’attirer les bonnes grâces… de Dieu et de l’électorat. S’il n’atteint pas le Graal du 2e tour, la croisade (pardon la Reconquête) serait susceptible de se traduire en un réservoir de voix pour Marine Le Pen, dont, avec sa radicalité, il aura contribué à lisser l’image.

Si tel est le cas, ce sera une première… comme n’ont pas manqué de le noter les stratèges proches du président sortant qui s’inquiètent et qui, pour certains, vont même jusqu’à faire planer sur ce scrutin une issue… à la Trump. Personne ne l’avait vu venir… et pourtant il est arrivé.
Il faut dire qu’avec « une victoire présentée comme acquise sans même combattre » et un 2e tour qui se déroulera en pleines vacances scolaires… Rendez-vous déjà ce 10 avril pour avoir des premiers éléments de réponse. Et pour voir s’il faut, en vue du 2e tour, rappeler les fondamentaux de Tocqueville, pour qui la France n’était pas si éloignée de l’Amérique !

Camille Gablo  

 

Les précédents premiers tours à Dijon

Comment votera Dijon ? Quel sera le poids du choix de François Rebsamen, qui s’est rallié à Emmanuel Macron, dans les résultats du 1er tour ? A quelle hauteur sortira la candidate socialiste Anne Hidalgo ? Comment le message de Jean-Luc Mélenchon, voulant incarner « le vote utile à gauche », sera-t-il perçu à l’intérieur des remparts de la Cité des Ducs ? Quel sera le total des voix qui iront sur Marine Le Pen et Éric Zemmour (voire Nicolas Dupont-Aignan) ? Vous devrez certes attendre pour connaître les réponses à ces questions mais, même si le temps long semble avoir laissé la place au temps court, dans la politique de consommation, réseaux sociaux obligent, les résultats des élections précédentes peuvent être éclairants… pour l’avenir proche. En 2017, au terme d’une campagne, beaucoup plus longue mais aussi surréaliste, avec un lot de surprises inégalé jusqu’alors – rappelez-vous l’affaire Pénélope qui avait fait descendre François Fillon de son piédestal d’Ulysse de la droite –, Dijon avait placé, comme la France entière, à la 3e place le candidat de la droite (avec 20,91% contre 20,01% à l’échelle nationale). Une 3e place aussi lourde pour l’ancien Premier ministre que la défaite de Troie…

La capitale régionale avait déjà déroulé le tapis rose à Emmanuel Macron (27,31% des voix) pendant qu’elle n’accordait que 8,24% au candidat du PS, Benoît Hamon, qui avait fait, en son temps et aux côtés du voisin saône-et-loirien Arnaud Montebourg, partie des frondeurs de la « Cuvée du Redressement ». Et ce n’était pas Marine Le Pen (14,53%) qui était arrivée en 2e position – à la différence du national (21,30%), ce qui lui avait permis de se qualifier pour le second tour –, mais… Jean-Luc Mélenchon. Avec 21,89% ! La forte mobilisation lors de son meeting le 18 avril 2017 au parc des Expositions, où la jeunesse s’était pressée en nombre pour voir en vrai celui qui s’était fait le spécialiste de l’hologramme, ne fut pas étrangère à ce résultat…

Le chantre de la France insoumise enregistra par là-même plus de 10 points de plus que lors du 1er tour de 2012 (10,45%), où Dijon avait été aussi le théâtre du duel national opposant François Hollande à Nicolas Sarkozy. Sur les terres de celui qui allait devenir (plus tard) son ministre du Travail, le premier sortit à hauteur de 32,47% (pratiquement 4 points au-dessus de sa moyenne nationale), pendant que le second récolta 27,87%, très largement devant Marine Le Pen, pour sa première campagne présidentielle (13,40%). Cinq ans plus tôt, Dijon vota majoritairement au 1er tour pour Nicolas Sarkozy (32,50%), la candidate socialiste, Ségolène Royal, dont François Rebsamen fut le co-directeur de campagne, recueillant 28,29%.

Dans le même temps, Dijon plaça François Bayrou (19,69%) légèrement plus haut qu’au niveau national (18,57%)… mais demeura toujours une cité imprenable pour Jean-Marie Le Pen (8,10%). Même en 2002, lorsque sa qualification face à Jacques Chirac au 2e tour fit l’effet d’une bombe, la cité des Ducs n’avait pas participé à cette explosion, en ne mettant le leader du Front national que sur la 3e marche du podium (14,56%), autrement dit derrière Lionel Jospin (17,58%) et le président RPR sortant (20,16%). Un dimanche 21 avril 2002 – une époque désormais lointaine où la bipolarisation de la politique existait encore – lorsqu’un certain Emmanuel Macron n’avait que 24 ans ! C’était il y a 20 ans… soit une éternité !

C.G.

 

2017 : Les résultats du 1er tour à Dijon

Emmanuel Macron 27,31% (17 776 voix)

Jean-Luc Mélenchon 21,89% (14 246 voix)

François Fillon 20,91% (13 608 voix)

Marine Le Pen 14,52% (9 453 voix)

Benoît Hamon 8,24% (5 365 voix)

Nicolas Dupont-Aignan 3,95% (2 571 voix)

François Asselineau 0,94% (613 voix)

Philippe Poutou 0,86% (561 voix)

Jean Lassalle 0,70 % (453 voix)

Nathalie Arthaud 0,53% (345 voix)

Jacques Cheminade 0,15% (96 voix)

Taux de participation : 80% (66 484 votants)